REVUE DE PRESSE ENFANTINE
 
Violences urbaines de novembre 2005 :
comment la presse d’information enfantine en a-t-elle parlé ?

contexte : préparation de la 17° Semaine de la presse et des médias dans l'école, du 13 au 18 mars 2006

 

 

Les journaux pris en compte sont de vrais médias d’information ; leur seule spécificité est leur lectorat ciblé : les enfants ou les «jeunes ». La palette des sujets traités, l’angle d’attaque, les outils d’analyse sont à peu près les mêmes que ceux de la presse adulte. Comme j’ai pu le montrer à travers d’autres revues de presse (le 11 septembre, le traitement de la shoah), il n’y a pas en règle générale de « point de vue » d’enfant dans ces médias (sauf peut-être dans les courriers de lecteurs). Par contre, comme les journalistes sont contraints de faire de gros efforts pour s’exprimer dans une langue accessible, contextualiser les événements, expliquer les concepts, il en découle des paradoxes : d’une part les journaux pour enfants prennent, parfois, autant et même davantage de recul que la presse adulte. D’autre part, comme l’information s’adresse à des enfants, la préoccupation éducative est au premier plan : ces journaux fabriquent au quotidien (ou à la semaine) des discours de valeurs communément partagées, en d’autres termes : du consensus ou du « politiquement correct ». Tout un pan de la littérature de jeunesse le fait aussi.
 
Ma revue de presse concernera les titres et les numéros suivants :
 

Le Petit Quotidien

N°1885, mercredi 9 novembre 2005 : son titre de une est « 5 questions sur les violences dans les villes », avec une photo d’incendie de voiture.
Précision : c’est « un vrai journal dès 7 ans » qui paraît tous les jours, sauf dimanche et lundi. Son lectorat correspond plutôt au cycle 2
 
Le Journal des Enfants (JDE)
N°1053, jeudi 10 novembre 2005. Le sujet « Comprendre les banlieues » est seulement mentionné sur le sommaire de la une, mais le JDE consacre à ces faits l’édito et toute la double page « Le fait de la semaine)
N°1054, jeudi 17 novembre 2005, même dispositif. L’édito évoque l’aide des pays européens, et le « fait de la semaine » a pour titre cette fois « On peut être heureux en banlieue !"
Le JDE est un hebdomadaire. Il s’adresse moins à des « enfants » qu’à un lectorat « pré-adolescent » (à partir du cycle 3).
 
1.                      Le traitement des faits 
 
Le Petit Quotidien du 9 novembre les présente sous la forme d’une « fiche découverte », et la rubrique « actualité ». Le dispositif, déjà rôdé pour d’autres faits graves (notamment le 11 septembre 2001), part de 5 questions : des « comment » et des « pourquoi » qui correspondent, en fait, aux 5 W (ou principe de Quintilien) familiers à tout journaliste. Les faits (qui, où, quand, quoi) sont concentrés dans la première réponse, qui décrit l’escalade des violences, le 27 octobre, après la mort de deux jeunes dans un bâtiment électrique, puis le jet d’un projectile dans une mosquée.
On appréciera l’effort d’objectivité, qui aboutit à séparer soigneusement les faits et les intentions. Les jeunes « étaient entrés là, car ils croyaient être poursuivis par la police ». C’est bien un « explosif de la police » qui a atterri dans la mosquée, mais les jeunes ont agi « sans savoir si c’est un policier qui l’a lancé volontairement ».
Cette partie de la fiche aurait pu être utile pour réguler, le cas échéant, un débat oral entre enfants, au sujet de la nature des faits.
 
Le JDE fait un autre choix. Il concentre le rappel des mêmes fait au début de l’édito d’Anne Ducellier. Il indique les prénoms et l’âge des deux victimes, mais l’incident de la grenade jetée dans la mosquée n’est pas repris. En fait l’éditorial se focalise sur l’escalade des violences spectaculaires : principalement les incendies de voitures : « en dix jours, plus de 5000 véhicules ont brûlé en France ». Ces faits induisent la thèse de l’édito : « l’effet de loupe de la télé ». L’article met en cause les chaînes de télévision, qui ont pu « donner de l’importance aux voyous et les encourager à recommencer le lendemain ». Assez curieusement, l’infographie choisie dans le dossier fait exactement ce que l’édito reproche à la télévision : une répartition statistique, par zones géographiques, du nombre de voitures brulées en dix nuits. La focalisation sur les voitures qui  brûlent est le fait aussi, dans le JDE, du choix de la photo principale (une véhicule calciné sur le toit). Dans le Petit Quotidien, même effet par le choix de la photo de une, mais dans le corps du dossier, une autre photo, non commentée, montre les épaves incendiées d’une rangée d’autobus.
 
2. Les éléments d’analyse
 
Les deux journaux apportent une série de données historiques, sociologiques, culturelles afin de contextualiser les faits, et de dépasser leur impact émotionnel. Voilà des lecteurs enfants considérés comme des citoyens gouvernés par la raison ! De ce fait aussi, les maîtres considéreront sans doute que ces pages sont difficiles à lire. Elles dépassent effectivement les compétences de lecteur pointées dans la lettre du 3 janvier 2006 de notre actuel ministre ! Cette difficulté peut être contournée si dans la classe on prend soin de construire des pratiques de lecture de presse au long cours, la lecture du journal étant alors accompagnée, et servant d’appui, par exemple, au « débat réglé ».

Les éléments d’analyse peuvent aussi être questionnés. Dans le Petit Quotidien, aux causes immédiates de la flambée de violence se substituent des causes lointaines qui se ramènent à l’immigration des années 60, et à l’urbanisation. « Les cités, composées de hauts immeubles, ont été créées en banlieue (autour des grandes villes) dans les années 1960. La France y a installé beaucoup de familles étrangères (Portugais, Nord-Africains…). Elles venaient pour être embauchées dans de nouvelles usines qui avaient besoin de travailleurs. Cela leur permettait de vivre mieux que dans leur pays. ». Ici la recherche de simplification conduit à des inexactitudes. Il faudra expliquer aux enfants que ce sont les papas qui ont été embauchés par les patrons, et que par la suite il y a eu une politique de regroupement familial. Expliquer aussi que les jeunes habitants d’aujourd’hui ne sont ni « étrangers », ni portugais, ni « nord-africains », mais pour la plupart des « français ».

Mais l’élément que j’ai trouvé le plus problématique, c’est l’identification des acteurs de ce grand récit. Ces faits d’une extrême complexité ne peuvent être approchés par des enfants que sous la forme d’une histoire. Or très peu de personnages sont pointés dans ce dossier, en dehors des acteurs collectifs : « jeunes », « policiers », « bandes » ou « population rejetée » : ce sont là les délinquants ou les victimes. Dans les titres (les questions) apparaît cet acteur abstrait qui se nomme « violences », qui ont un « commencement », qui « s’étendent » et qu’il « faut empêcher ». Considérons maintenant les personnages positifs (les actants «sujets » dans le schéma actantiel du modèle de Greimas). Même constat : ils sont collectifs, voire abstraits : « des associations et des institutions essaient d’agir pour que les gens y vivent bien ». Les deux mots nécessitent des explications en note. L’école est une institution au même titre que la « police, la justice, la mairie ». Les associations sont un « groupe de personnes qui aident les autres ». Très singulièrement ne portent un nom propre que deux acteurs, et ils sont symétriques. D’un côté « la France » qui a installé ces familles dans les cités. De l’autre Nicolas Sarkozy, dont le nom apparaît en gras dans la question N°4 : « pourquoi parle-t-on autant de Nicolas Sarkozy ? » avec sa photo. La position de cette dernière dans la maquette : en haut et à droite, dans le prolongement du gros titre, correspond à une «accroche » au premier niveau de lecture. Le contenu de ce point N°4 reprend les principaux thèmes liés aux fonctions et aux ambitions du personnage. Il permet de renvoyer en note les explication de « Kärcher » et de « racaille ». Mais c’est surtout la définition du ministre de l’intérieur qui nécessitera une discussion en éducation civique. Il doit « protéger les Français ». On se demandera, le cas échéant : et les étrangers ? et les roumains illégaux d’Ensisheim ? On peut préférer la version du JDE, qui ne fait que mentionner le ministre au passage, avec cette sobre précision : c’est le « chef de la sécurité dans le pays ».

Comme le Petit Quotidien, le JDE fournit une abondance de données. On apprend l’origine du mot « banlieues », et le numéro suivant traitera de la même manière érudite le terme « couvre-feu ». Une colonne « repères » fait une mise au point historique intéressante sur les politiques de la ville depuis le XIX° siècle. Les faits sont mis en perspective européenne, et on apprend, par exemple, que la France détient le record du nombre de jeunes de moins de 25 ans au chômage. La recherche des causes pointe moins directement l’immigration que le déficit d’emploi, l’échec scolaire. « Sans diplôme, difficile de trouver du travail ». Alors que le Petit Quotidien pointait clairement les flux de main d’œuvre et en termes voilés l’exploitation capitaliste, ici c’est la pauvreté en elle-même et le « ghetto » qui expliquent les comportements violents : « en rassemblant des populations au même endroit, on ne les aide pas à s’intégrer à la société ». Qui sont ces laissés pour compte ? dans ce journal aussi le rédacteur se prend un peu les pieds dans le tapis en reprenant des statistiques : «  en classe par exemple (de zone sensible, apparemment), 12 élèves sur 100 sont de nationalité étrangère », et les crochets[1] expliquent nationalité ainsi : « nés dans un pays étranger ». C’est tout de même un peu confus, d’autant plus qu’un encadré important explique, page suivante que « la plupart des casseurs sont des enfants».
 
3. Les solutions
 
Encore plus que les adultes, les lecteurs enfants sont sensibles à l’injustice. D’où l’impérieuse nécessité de « raconter » aussi les actions réparatrices.

Le JDE du 10 novembre, publié au paroxysme des violences, n’a pas une ligne qui va dans ce sens. Mais il le fait dans son numéro suivant, qui titre, toujours dans le fait de la semaine « On peut être heureux en banlieue ! ». C’est un autre éditorialiste, Christophe Grudler, qui, pour faire pièce à la mauvaise image de la France en Europe, décrite la semaine précédente, en appelle au sursaut républicain : « aujourd’hui, notre République doit rassurer les Français, mais aussi leur proposer un nouveau modèle pour mieux vivre ensemble ». Le dossier rassemble une série d’initiatives positives, afin de changer de regard sur les banlieues, dans plusieurs domaines : entreprises, social, éducation et surtout culture, photos et textes à l’appui. Surtout, en contraste avec le Petit Quotidien, ces faits positifs mettent en relief des personnages porteurs d’espoir : des associations et des groupes, mais aussi des personnes, comme les chanteuses du groupe Musik’Elles, l’actrice Sabrina Ouazini, révélée dans le film l’Esquive, en première S au lycée d’Aubervilliers, et « les Choristes », une chorale qui s’est produite au festival d’Aubervilliers, au même mois de novembre, avec un interview de son chef, ex-chômeur…Porteurs aussi, parce qu’ils sont des amorces de récits, des témoignages de deux choristes, Sidi et Sophie, notamment le second qu’il faut lire à la loupe : « La République pense que les jeunes ne servent à rien ou seulement à casser. On a montré au contraire que tous les jeunes peuvent avoir du talent et qu’ils sont aussi capables du meilleur. »

 Le JDE en reste toutefois à ces exemples, qui sont extérieurs au champ d’action traditionnel de la politique. Parce que cette dernière est, peut-être désespérément vide, ou que les hommes politiques prennent des décisions incompréhensibles. Ainsi l’apprentissage à 14 ans, thème inclus dans ce dossier. Le JDE en reste à questionner cette mesure de Dominique de Villepin : « elle ne plaît pas aux enseignants et à certains parents d’élèves. 14 ans, n’est-ce pas trop tôt pour retirer un enfant de l’école ? Aura-t-il appris assez de choses avant de rentrer dans la vie active ? ».
L’action politique ? comment en parler dans un journal d’information pour enfants… dans la conjoncture actuelle ? Dans le Petit Quotidien, la cinquième et dernière question est ainsi formulée : « Comment essaie-t-on d’empêcher les violences ? ». Appliquons aux réponses fournies la méthode préconisée actuellement au cycle 3 : l’observation réfléchie de la langue. « En aidant les habitants de banlieues à moins se sentir rejetés et en apprenant aux jeunes à respecter les règles. Pour cela plusieurs choses sont tentées depuis des années… ». On remarquera que les clivages sont implicitement maintenus entre ceux qui aident et ceux qui sont aidés, entre ceux qui enseignent et ceux qui apprennent. Ils continueront sans doute de ne pas habiter au même endroit. L’emploi du passif (ou à l’actif l’emploi du pronom indéfini « on ») évite de mentionner cette série de décideurs, qui se font aujourd’hui oublier, tant leurs décisions ont été inefficaces. Quant aux verbes d’actions à l’infinitif : démolir les hauts immeubles, donner plus d’argent aux écoles, développer les activités sportives, donner de l’argent aux entreprises, ils pointent des politiques dont le défaut est justement d’être en relation d’extériorité avec leur champ d’application. La photo qui accompagne le texte est terriblement ambiguë : on y voit la destruction spectaculaire, à l’explosif, d’un immeuble de la Courneuve : de quelle violence s’agit-il ?
 
Ce n’est pas là, dans cette mise en page et dans ces textes,  « faire simple » parce que le journal s’adresse à des enfants. C’est là où nous en sommes. La  République ne va pas tout à fait jusqu’aux banlieues, et c’est ce que dit, au fond,  la phrase de Sophie la choriste. Et comme nous l’écrivions  en exergue, il n’y a pas, décidément,  de spécificité de la presse d’information de jeunesse.
 
 
 
 


[1] A la différence du Petit Quotidien, qui renvoie l’explication des mots en bas de page, le JDE les introduit entre crochets dans le corps du texte.