Littérature et interprétation

contexte : retour du stage R2 en nov-dec 2005 ; ce conte a été proposé au cycle 3 par une stagiaire

 

A propos du début du conte "La petite fille aux allumettes" (H.C. Andersen)

Le texte :

Il faisait atrocement froid. Il neigeait, l’obscurité du soir venait. Il faut dire que c’était le dernier soir de l’année, la veille du jour de l’An. Par ce froid, dans cette obscurité, une pauvre petite fille marchait dans la rue, tête nue, pieds nus. C’est-à-dire : elle avait bien mis des pantoufles en partant de chez elle, mais à quoi bon ! C’étaient des pantoufles très grandes, sa mère les portait dernièrement, tellement elles étaient grandes, et la petite les perdit quand elle se dépêcha de traverser la rue au moment où deux voitures passaient affreusement vite. Il n’y eut pas moyen de retrouver l’une des pantoufles, et l’autre, un gamin l’emporta : il disait qu’il pourrait en faire un berceau quand il aurait des enfants.

(édition Régis Boyer, Folio Gallimard)

 

Comme je l’ai suggéré à propos de Doigts rouges, ce sont les bizarreries et les paradoxes des grands textes littéraires qui doivent retenir notre attention, parce que c’est là-dessus que peuvent se construire les interprétations les plus riches.

Voilà un récit particulièrement dur et peu acceptable par un lecteur enfant, puisqu’il raconte comment une jeune fille misérable meurt de froid, dans une grande ville, la nuit du Nouvel An. Au début, cette curieuse histoire de pantoufles perdues. Elles sont un lien de la jeune fille à sa mère, et la confusion des traductions ne permet pas de trancher définitivement : les a-t-elle reçues de sa mère, qui les a usées ? sa mère les lui avait-elles prises ? étaient-ce une seule paire pour deux ? On est tenté de passer par la biographie d’Andersen, dont le lien à la mère (qui fut mendiante) était perturbé. Mais ça n’est pas nécessaire. Quelle petite fille n’a pas, un jour, traversé les pièces de la maison, avec aux pieds les chaussures de sa maman ? S’impose aussi la référence à Cendrillon, et aux pantoufles de verre…

Le récit d’Andersen est exactement superposable à celui de Perrault, mais la symbolique, clairement sexuelle de cet objet, fonctionne à l’envers. Chez Perrault, une pantoufle est conservée par Cendrillon, l’autre ramassée par le fils de Roi, et c’est le rassemblement des deux qui fait de la pauvresse une princesse. Dans le conte d’Andersen, une pantoufle est perdue, et l’autre ramassée par un garçon (un « méchant garnement ») écrit un traducteur, et il la conserve pour lui. 

Mais c’est la réflexion de ce personnage masculin qui est, de mon point de vue, l’élément le plus extraordinaire de ce texte : « il en ferait un berceau quand il aurait lui-même des enfants ». L’imaginaire de la maternité et de la naissance jaillit là où on l’attend le moins. Du coup, la pantoufle, une fois de plus, change de registre symbolique. La voilà berceau, rapprochement permis sans doute par sa forme. Mais j’en risque encore un autre, en considérant que ce récit raconte aussi comment une jeune fille entre dans la mort. Du berceau à la barque la distance imaginaire est vite franchie. Et de grands récits ( par exemple dans la Bible la naissance et l’enfance de Moïse, mais aussi des mythes égyptiens et grecs) ne rendent pas totalement improbable un tel rapprochement

Ponctuellement pertinente ou non, une telle lecture nous incite à être sensible à la dynamique de l’imaginaire, qui traverse ces grands textes littéraires. Là encore, comme pour le roman de jeunesse Les doigts rouges, l’erreur n’est pas dans l’excès d’interprétation, mais elle serait d’enfermer les lecteurs enfants dans une lecture fermée et littérale…