A propos de Calinours, de Alain Broutin et Frédéric Stehr, L'école des loisirs, 1987.

contexte : stage de formation continue CFEB Guebwiller - français et histoire-géographie - avril 2003

Etat initial : Calinours a une pièce d'or

Etat final : " et en chantant sa chanson, il va couper de l'osier pour faire un nouveau panier "

En quoi consiste le bonheur de Calinours ? la pièce d'or lui vient-elle de son travail (industrie du panier) ? N' est-elle pas plutôt un " don des dieux " : Calinours a de la chance : il possède le bien le plus précieux, une sorte de mise de fond de départ qui le met à tout jamais à l'abri du besoin Son bonheur réside d'abord dans le fait d'être dans un réseau socialisé (" je connais tous les marchands dans les bois et dans les champs ") ; curieusement texte et image n'insistent pas sur les transactions financières : la vente ressemble à un don gratuit (c'est d'ailleurs un pays de cocagne, on ne sait pas d'où viennent les produits, mais ils sont disponibles en quantité illimitée !). On remarquera aussi que Calinours est avec ses amis d'une exquise politesse. Même s'agissant d'amis d'enfance, il y met les formes, et ce sont aussi des formes langagières, un tantinet " vieille France " : " bonjour mademoiselle la fouine, bonjour madame la poule "! Ensuite, sollicité par ses amis qui semblent avoir un creux, Calinours entre joyeusement dans une économie de troc. Retour à un âge d'or, où l'argent est oublié. Et qu'est-ce qu'il se procure ? Non pas de la nourriture de subsistance, mais des biens culturels : un chapeau de bécassine, de jolies plumes, un nœud papillon, un gros nez de clown. L'avant-dernier épisode nous permet d'approfondir la méditation. Qu'est-ce au fond qu'un " bien culturel " ? A la différence des victuailles convoitées par les animaux, qui seront englouties telles quelles, le panier intéresse les hirondelles parce qu'il peut se transformer. Il devient " nid " pour accueillir les amis. Un bien culturel, c'est peut-être un objet d'autant plus précieux qu'il a cette propriété de devenir signe d'autre chose (voir l'extrait de Calvino, Les villes invisibles) : il peut acquérir d'autres " valeurs " et c'est là une propriété spécifiquement humaine, appelée " symbolique " Dans le schéma arborescent de la description, c'est la fonction d'assimilation qu'il importe sans doute de cultiver à l'école maternelle : l'objet décrit, par le mot qui le désigne, peut entrer dans d'autres contextes... C'est là un enjeu du " langage d'évocation ", axe du programme du cycle 1. Les contextes sont déterminés en partie par l'inconscient collectif, dont les enfant sont porteurs pourvu que les adultes soient ouverts ! On sait, par exemple, que le panier-nid est associé dans l'imaginaire à la naissance (voir l'histoire de Moïse). Pour récompenser Calinours, les hirondelles redonnent à Calinours une pièce d'or. Chute moralisante de l'histoire ? Triste retour à l'économie de marché ? On sait bien que les hirondelles n'ont pas d'argent (à la rigueur les pies voleuses !). Je préfère considérer que cette pièce d'or est un pur symbole ; n'évoquerait-elle pas plutôt que l'argent ce bien autrement précieux qu'est la culture et, sa transmission, qui ne peut être que don gratuit ? Or le premier bien culturel, qui a la propriété de fructifier à mesure qu'il est dispensé, c'est la langue. La langue a cette propriété paradoxale de s'enrichir à travers le don, et de combler non seulement celui qui reçoit, mais aussi celui qui donne ! Une autre figure de ce bien inépuisable dans le récit, c'est le miel, qui n'est pas (seulement) une nourriture d'appoint des ours (ils mangent aussi d'innocents moutons), mais un don des dieux (dans le texte biblique, les hébreux rêvent d'un pays où coule le lait et le miel). Notre travail en langue avec les enfants de maternelle devrait donc leur fournir, gratuitement, l'or et le miel, de façon qu'ils entrent à leur tour dans l'économie de troc qui permet, contrairement à la logique capitaliste, de devenir riche sans capital et en enrichissant autrui ! La culture, c'est par définition du cadeau.