Pour que pépé et mamie puissent accompagner

leurs petits-enfants sur les chemins de la grammaire, un nouveau chantier de bon sens !

 

La grammaire, nouveau chantier de Gilles de Robien

Article paru dans l'édition du 24.11.06 du quotidien national Le Monde.

Chargé par le ministre de l'éducation de réfléchir à la manière d'enseigner la grammaire, le linguiste Alain Bentolila doit rendre ses propositions, le 29 novembre

 

Remodeler l'enseignement de la grammaire du primaire au collège sans revenir « vingt ans en arrière » : c'est le sens des propositions que le linguiste Alain Bentolila doit remettre, mercredi 29 novembre, au ministre de l'éducation. Gilles de Robien, qui compte l'apprentissage de la grammaire au nombre de ses « chantiers de bon sens», l'avait chargé, en septembre, d'une mission sur ce thème.

M. Bentolila, professeur à l'université Paris-V et membre du conseil scientifique de l'Observatoire national de la lecture (ONL), s'est assuré la collaboration de l'académicien Erik Orsenna, président de l'ONL, et de Dominique Desmarchelier, linguiste à Paris-V et spécialiste en terminologie grammaticale.

Les résultats - déclinés sous la forme d'une dizaine de principes - « ne plairont pas à tout le monde », admet M. Bentolila. Les partisans de certaines approches pédagogiques, des didacticiens du français par exemple, risquent d'être contrariés. Ceux des « bonnes vieilles méthodes » seront heurtés par un des tout premiers principes : « L'enseignement de la grammaire fait partie intégrante de l'apprentissage de la lecture. » Autrement dit, le b. a.-ba ne saurait être le seul objectif du cours préparatoire. « Identifier les mots n'est pas suffisant, explique Alain Bentolila. Il faut aussi savoir leur rôle dans la phrase, savoir les mettre en relation, donc acquérir, dès le début, des notions de syntaxe », grâce à des mots-outils (articles, prépositions...).

Un deuxième principe affirme que la « leçon de grammaire » - qu'il entend réhabiliter - doit laisser « toute sa place à l'observation, la manipulation et la réflexion », dans l'esprit de l'ancienne « leçon de choses ». Elle ne doit donc pas consister à réciter des règles mais à fabriquer des phrases, en acceptant que l'élève tâtonne, qu'il formule des hypothèses, voire qu'il s'arrête sur des conclusions provisoires. Par exemple, une affirmation comme « le verbe indique l'action », simplifiée dans un but pédagogique, peut être complétée par la suite, à un autre niveau de la scolarité, par la découverte des verbes d'état (être, paraître, sembler, demeurer, rester).

Selon le linguiste, l'apprentissage de la grammaire doit se faire « selon une progression rigoureuse, allant du simple au complexe et du fréquent au rare ». Ainsi, l'inversion du sujet ( « sur l'eau flottent des nénuphars ») ne saurait être étudiée avant d'avoir présenté le sujet dans sa position normale ( « des nénuphars flottent sur l'eau. »). De même, les déterminants du nom (le, la, un, une, des, mon, ton, son, ce, ces...) ne sauraient être abordés « avant d'avoir identifié le nom lui-même ».

M. Bentolila s'oppose à l'idée que la grammaire soit abordée au fil des textes plutôt que par des leçons spécifiques. Mais il concède qu'un enseignant puisse « choisir un matériau ad hoc », comme des énoncés simples surgis de la vie de la classe ( « Kevin a pêché un poisson. »). Il admet également qu'à l'occasion de la lecture d'un texte des « arrêts sur phrase » viennent « éclairer la compréhension ».

D'une façon générale, explique-t-il, « la progression ne saurait être liée à la rencontre aléatoire des textes, elle doit obéir à la logique interne du système grammatical ». Ainsi, il recommande d'étudier d'abord l'adjectif qualificatif avant de voir qu'il peut être épithète ( « un grand garçon ») ou attribut ( « ce garçon est grand »), ou examiner les propositions simples ( « la petite fille marche dans la forêt. ») avant les subordonnées ( ...« quand surgit le loup »).

Selon le rapport, « l'analyse grammaticale des phrases est la priorité à l'école élémentaire et au début du collège ». Le linguiste privilégie ainsi la « grammaire de phrase » - qui analyse la nature et la fonction des mots à l'intérieur de la phrase et qui est la plus proche de ce que la plupart connaissent -, contre la « grammaire de texte » - analyse de la cohérence thématique et sémantique du texte.

Cette dernière est principalement issue de la linguistique des années 1970, dont la transposition dans les programmes scolaires a provoqué l'introduction, dès le collège, de notions telles que la « situation d'énonciation » d'un « locuteur », le « schéma narratif » - qui fait apparaître les moments-clés de l'enchaînement des événements -, le « schéma actanciel » - qui dégage les rapports entre les personnages.

 

Pour le rapporteur, les collégiens doivent « commencer » à travailler sur la cohérence grammaticale du texte (changements de temps, etc.). La terminologie doit être fixée dans une liste et « permettre aux parents et aux grands-parents d’accompagner la progression des enfants ».

 

Enfin, M.Bentolila souhaite que le « cahier des charges » des instituts universitaires de formation des maîtres (IUFM), préparé actuellement, intègre ses préconisations. Il appartient à M. de Robien de décider de l’avenir de ces propositions.

 

Luc CÉDELLE

Cet article est accompagné d'un encadré qui fournit à partir d'un extrait de Victor Hugo deux exemples de la "grammaire du texte" et de la "grammaire de phrase". Pour chacune de ces grammaires, il fournit une série de questions avec leurs réponses : consulter ce document.