Mon propre corrigé, assorti de quelques remarques

 

contexte : encadré  du quotidien Le Monde du 24-11-06, « deux grammaires pour un même texte ».

 

Un grand bruit me réveilla, il faisait petit jour. Ce bruit venait du dehors ; mon lit était à côté de la fenêtre, je me levai sur mon séant pour voir ce que c’était.

Le fenêtre donnait sur la grande cour de Bicêtre. Cette cour était pleine de monde ; deux haies de vétérans avaient peine à maintenir libre, au milieu de cette foule, un étroit chemin qui traversait la cour. Entre ce double rang de soldats cheminaient lentement, cahotées à chaque pavé, cinq longues charrettes chargées d’hommes ; c’étaient les forçats qui partaient. Ces charrettes étaient découvertes.

 

Victor Hugo, Le Dernier Jour d’un condamné, 1929.

 

 

I.            GRAMMAIRE DU TEXTE

 

1)                      relevez les thèmes et précisez le type de progression utilisé

 

« Thème » et « progression thématique » sont des notions techniques de grammaire de texte. Il s’agit de répérer comment s’enchaînent les phrases, par un dosage d’informations reprises et d’informations nouvelles.

Les « thèmes » de ce fait désignent les données connues (« ce dont on parle », mais attention pas au sens trivial !), et les « propos » les données nouvelles (« ce qu’on en dit »).

Dans notre parcours PE1, nous utilisons peu cette notion de « thème » et de « propos », ces termes prêtant à confusion. Nous parlons plus souvent, en formation,  de « substituts », de « reprises » ou d’ « anaphores ». Il y a là, c’est sûr, un certain flou terminologique.

Mais d’un point de vue didactique, avec les enfants, on ne commencera pas par ce langage abstrait, mais plus intuitivement, en observant comment cet extrait de récit est construit. Notre démarche, c’est l’observation réfléchie de la langue.

 

Ci-dessous, en jaune, les « thèmes » remarquables de cet extrait, et en violet, quelques propos

 

Un grand bruit me réveilla, il faisait petit jour. Ce bruit venait du dehors ; mon lit était à côté de la fenêtre, je me levai sur mon séant pour voir ce que c’était.

La fenêtre donnait sur la grande cour de Bicêtre. Cette cour était pleine de monde ; deux haies de vétérans avaient peine à maintenir libre, au milieu de cette foule, un étroit chemin qui traversait la cour. Entre ce double rang de soldats cheminaient lentement, cahotées à chaque pavé, cinq longues charrettes chargées d’hommes ; c’étaient les forçats qui partaient. Ces charrettes étaient découvertes.

 

Où l’on voit que le texte est organisé selon deux sortes de « progressions thématiques » :

 

-  à thèmes constants : le thème de la phrase qui suit reprend le thème de la phrase qui précède

-  à thèmes linéaires : le thème de la phrase qui suit reprend un élément du propos de la phrase qui précède ; ces éléments ont été surlignés en violet.

 

S’agit-il là de savoirs de grammaire inutiles, abscons, voire contraires au « bon sens »[1] ? Il me semble au contraire qu’ici, avec l’aide des couleurs, ils mettent à jour une organisation assez claire du texte de Hugo. Quant à leur utilité, elle saute aux yeux si l’on admet que l’enjeu est ici la compréhension en lecture. Un  exemple le démontre : pour comprendre le texte, le lecteur doit avoir compris le sens du mot « vétérans » qui est un mot rare du vocabulaire militaire. Je peux lui dire « va chercher ce mot dans le dictionnaire ». Mais si je l’entraîne à repérer la progression thématique du texte (par l’observation réfléchie des phénomènes de ce genre, non par un vocabulaire technique abstrait), il saura peut-être, avec un peu d’entraînement, rapprocher l’expression difficile « deux haies de vétérans » qui vient d’abord, d’une expression plus facile qui vient après « Entre ce double rang de soldats ». La grammaire, par l’observation réfléchie, l’aidera alors, on peut l’espérer,  à comprendre le texte.

 

 

2)                      Identifiez la situation d’énonciation et la forme de discours dominante.

 

Le vocabulaire technique utilisé, que nous nommons parfois le « métalangage » (en formation, jamais de la vie avec des enfants) , peut faire difficulté.

 

Par contre, le repérage des « faits de langue » qui sont pointés par de telles questions est relativement simple, à la portée d’un enfant du cours moyen, à plus forte raison d’un élève de troisième.

 

Il conviendrait de répondre :

 

C’est un texte à la première personne. Les indices sont les « marques de la première personne » dans le premier paragraphe : d’abord le « je » de « je me levai » ; ensuite le « me » de « me réveilla », mais ces marques, dans le texte, apparaissent dans l’ordre inverse. Raison de plus pour en passer par l’observation réfléchie et par l’analyse.

 

La forme de discours qui domine est le récit, mais ce récit contient une description. Un personnage qui dit « je », nous l’appelons un « narrateur », se réveille dans sa chambre. Il regarde par la fenêtre, et il voit dans la cour un transport de condamnés. La réponse que fournit le corrigé du Monde est ambiguë. Certes on peut conclure que la forme « dominante » est la description, parce que le 2° paragraphe, descriptif, est plus long que le premier, narratif. Mais cette observation n’a pas d’intérêt ! Ce qui compte, pour un lecteur, c’est de savoir que la description, même très longue, est enchassée dans une narration, qui lui donne du sens !

 

Cette question sur la « situation d’énonciation » est là encore utile pour la compréhension. Le lecteur comprend que la description qui fait l’objet du 2° paragraphe représente  le « point de vue » du narrateur, qui apparaît dans le 1° paragraphe.

 

Une telle observation n’est déjà pas hors de portée d’un élève du CM2 pourvu que le maître l’accompagne, sans l’accabler de notions théoriques avant l’observation ! Quant à l’élève de troisième, auquel les questions de l’exemple développé dans Le Monde s’adressent, il serait quand même désespérant qu’elles ne lui fussent pas posées… à deux ans de l’échéance du baccalauréat de français !

 

3)                      En quoi la progression thématique est-elle au service de la forme de discours dominante ?

 

Cette question est impossible à traiter par un élève, ni probablement par un linguiste. En effet elle repose sur une confusion : « progression thématique » et « thème » sont des notions techniques – voir le traitement de la question (a) – rien à voir avec « thème » au sens trivial, « ce dont on parle ». Cette confusion discréditerait  évidemment la « grammaire de texte » ; celle-ci, comme toute grammaire se donne des « outils » conceptuels, exactement comme « sujet » ou « COD » dans la grammaire de phrase, outils que nul ne s’avise de remettre en cause. On est atterré de se rendre compte que dans le « corrigé » le rédacteur ait fait une telle confusion (mais peut-être sciemment : qui veut noyer son chien…)

 

II.         GRAMMAIRE DE PHRASE.

 

Les questions 1) et 2) de l’exemple donné dans Le Monde n’appellent aucun commentaire ; elles sont classiques, tout comme leurs réponses.

 

L’école primaire et le collège continuent d’enseigner cela.

 

Par contre la question 3) retiendra notre attention :

 

3)      Quels sont les temps utilisés dans l’extrait ?

 

La réponse qui figure dans le journal est la suivante : « passé simple (actions brèves) et imparfait (description) »

 

Sur le relevé des temps, pas d’objection : on a bien deux passés simples : « me réveilla » et « je me levai », les autres verbes conjugués étant des imparfaits, nettement plus nombreux dans l’extrait.

 

C’est la valeur des temps, indiquée dans les parenthèses, qui pose problème. Les imparfaits, temps de la description : pourquoi pas. Ici cela fonctionne. Mais dans d’autres extraits, les imparfaits seront le temps de l’explication ou du commentaire. Il faudra être vigilant, de manière à ne pas inculquer trop vite une valeur qui ne s’impose pas mécaniquement.

 

Par contre « actions brèves » comme valeur du passé simple est manifestement erroné. C’est vraiment là la grammaire de grand-papa[2] (de fait on peut le trouver dans de d’anciennes grammaires scolaires). Pour prouver que c’est faux, archi-faux,  la démonstration est facile : le bruit qui réveille le narrateur a pu être bref… et son lever aussi (on dit « se réveiller en sursaut »). Mais il suffit de lire attentivement le texte, pour se rendre compte que le bruit dans cette histoire est en réalité continu : le narrateur regarde par la fenêtre, et il constate que ce sont cinq longues charrettes d’hommes qui se déplacent sur les pavés en cahotant. Non, le passé simple n’exprime aucune action brève. Que ferions-nous alors de cas comme : « Mathusalem vécut plus de 700 ans, puis il mourut ! »

 

Pour rendre compte de la valeur du passé simple, il nous faut… la grammaire du texte ! Où l’on voit que le passé simple est le signe de reconnaissance du récit, le temps de la narration : précisément celui qui nous a permis de répondre, à la question 2 de la première série, que la forme dominante de cet extrait était non pas la description, comme le corrigé du Monde l’indique de manière discutable, mais bien le récit, ou le texte narratif. Peu importe ici le terme technique : il s’agit de mettre la grammaire au service de la compréhension, et non pas l’inverse. Dans d’autres systèmes énonciatifs, et on retrouve ici le bien fondé de la question 2 de la première série, relative à la « situation d’énonciation », on trouvera un autre temps, qui sert lui aussi à raconter, mais plutôt à l’oral : c’est le passé composé.

 

On entre là, certes, dans la complexité. Ce n’est pas « deux grammaires » qu’il nous faut, mais en réalité trois : celle du discours, celle du texte, celle de la phrase. Même un maître de l’école primaire n’y échappe pas, s’il veut bien faire son travail. Et avec des élèves très jeunes (nous n’allons quant à nous pas au-delà du CM2), ce n’est pas à coups de « leçons théoriques », ni de simplifications au nom du « bon sens » que nous relèverons le défi, mais bien, au fil des lectures et des productions, par recoupements pertinents nécessitant de sérieuses bases professionnelles , que nous y parviendrons.

 

 



[1] l’expression « chantiers de bon sens » est prêtée à M. de Robien

[2] en réponse à une demande du rapporteur Bentolila, citée dans le même article du Monde : la terminologie doit être fixée dans une liste et « permettre aux parents et aux grands-parents d’accompagner la progression des enfants »