Un fait unique dans l’Europe de la fin du XX° siècle : l’école parallèle au Kosovo

 

Ci-dessous un large extrait de l’ouvrage Ibrahim RUGOVA, le frêle colosse du Kosovo, de J-Y. Carlen, Steve Duchêne et Joël Ehrart, Desclee de Brouwer, collection Témoins d’humanité, terminé à la veille de l’intervention de l’OTAN en 1999.

 

 

« L’année 1990 commence par des manifestations massives dans tout le Kosovo. Une centaine de morts. En février l’armée yougoslave s’y déploie. Une répression systématique s’organise. En juin, des lois d’exception sont promulguées et appliquées dès le mois d’août. De nouvelles règles contraignantes pour les institutions politiques albanaises sont décrétées par Belgrade. En substance, elles prévoient la colonisation du Kosovo, la dissolution de toutes les institutions politiques : présidence, parlement, ministères institutions communales. Pour les Serbes, le Kosovo ne doit tout simplement plus exister. Ils l’ont rebaptisé Methoija, Kosovo-Methoija, Kosmet, Serbie du Sud ou encore Vieille-Serbie.

Devant le risque de la perte des droits politiques du Kosovo, le Parlement de Pristina, réuni le 2 juillet 1990, proclame d’égalité du Kosovo avec les autres républiques. Il cherche à tout prix à sauver in extremis le Kosovo d’une tragédie. Trois jours plus tard, à 15h30, parlements et gouvernement sont suspendus. Le bâtiment de la radio-télévision de Pristina tombe au mains de Belgrade à 17h30 et, dès le soir, ce média diffusera exclusivement en serbe.

La réaction ne se fait pas attendre. Le 7 septembre 1990, le Parlement désormais interdit, se réunit à Kaçanik, une ville du Kosovo. Celle-ci définit le Kosovo comme un état souverain dans le cadre de la Yougoslavie. Durant le processus de dislocation de la Yougoslavie, par référendum, en 1991, les Albanais approuveront une résolution visant à l’indépendance de leur pays.

Depuis qu’il a dissous les institutions politiques du Kosovo, le régime de Belgrade licencie des cadres et des directeurs d’entreprises pour les remplacer par des Serbes ; une situation que les ouvriers n’acceptent pas. Ils sont écartés à leur tour. Rapidement une écrasante majorité de la population se retrouve sans travail.

Toute expression d’une spécificité albanaise est perçue comme une agression vis-à-vis des Serbes. Des pressions sont exercées sur l’institution scolaire. Dans les écoles, l’utilisation de la langue albanaise est proscrite. Des décrets interdisent l’enseignement de la langue albanaise dans les classes. Les professeurs des principales matières sont remplacés par des Serbes. Ces mesures suscitent la colère. L’ensemble des professeurs préfère quitter les écoles plutôt que de contribuer à la logique de serbisation du Kosovo.

Toucher à la jeunesse, c’est toucher à l’existence et à la perennité d’un peuple dans son âme, son identité.

Trois cent mille élèves, du primaire à l’université, et des milliers d’enseignants vont quitter les structures éducatives officielles et créer leurs propres écoles. Pour le peuple albanais qui cherche sa liberté, c’est un véritable défi.

Tous participent à la réalisation d’un tel projet car toutes les familles ont des enfants. Un peuple qui veut exister doit se projeter dans l’avenir et ainsi permettre la transmission de ses valeurs, de sa culture, aux jeunes générations. C’est une question de survie affectant directement la conscience générale, amplifiées par les menaces d’anéantissement réelles, pesant non seulement sur les corps physiques mais aussi sur l’existence culturelle de ce peuple. Sur toute l’âme albanaise.

Il faut trouver des locaux et vite. Mises à part quelques rares écoles, où l’on voit encore des enseignants serbes et albanais se côtoyer mais avec distance et indifférence, la plupart des nouveaux lieux destinés aux institutions scolaires sont mis à disposition par des particuliers. Avec cette solidarité forte qui caractérise la société civile albanaise, des familles prêtent pièces d’habitation, geniers, caves, garages…

Là s’organisent les cours. Souvent il n’y a pas de mobilier, on est assis sur des tapis, on dispose de très peu de matériel, quelques cahiers, quelques crayons. Avec chance parfois, on partage un livre à deux…

En d’autres endroits, on investit un gymnase de deux étages pour 2000 à 3000 élèves… qui ne peuvent étudier tous en même temps faute de place. On institue un système de rotation dans le temps. Durant la journée se succèdent du matin au soir, par tranches de trois heures, enfants, collégiens, lycéens. Le soir est réservé aux étudiants.

La porte principale est surveillée par quelques adolescents ou jeunes adultes, seule protection envisageable face aux agressions toujours possibles de la police serbe. On pourra informer vite de l’arrivée d’uniformes, afin d’évacuer l’endroit.

Souvent, ces classes improvisées changent de lieux. Ces écoles sont plus ou moins clandestines, on en restreint la visibilité extérieure au maximum afin de protéger les enfants. Il n’est pas rare qu’enseignants et élèves soient battus et emmenés au poste. Tout est fait pour entretenir un climat de peur et d’insécurité. La « tolérance » du système scolaire albanais par le régime serbe est toute relative. On maintient ainsi la société albanaise dans un état d’insécurité permanent.

Pourtant, en reconstituant un système éducatif, malgré la répression, les menaces et le peu d’atouts à disposition, le peuple albanais pose des actes qui se destinent autant à satisfaire des besoins immédiats qu’à préparer l’avenir. Cette résistance civile est le reflet d’un combat pour l’existence d’un peuple dans son vouloir commun qui détermine le sens de sa destination. Il s’agit pour lui de refuser la condition qui lui est faite et de réaliser son destin en accédant, par-delà les interdits, à la pleine réalisation de son existence commune en tant que peuple.

Au Kosovo, plus de 50% de la population a moins de vingt ans. Cette génération ne connaît que la répression, l’occupation et la ségrégation. Ibrahim Rugova l’appelle pourtant la « Génération République » : ces jeunes grandissent dans l’affirmation de la non violence et de la démocratie. « L’organisation de l’enseignement parallèle est la meilleure chose que nous ayons faite pour la paix. » [1]

 

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[1] Mouvement pour une alternative non violente, La résistance civile au Kosovo, rapport de mission à la délégation du MAN, Paris, 1993. Interview de M.Rexhep Ismajli, du 16 août 1993 à Pristina.