« Les catholiques croient en l’existence de Jésus-Christ » 

Cette formule est-elle pertinente ?

contexte : enseignement du fait religieux - PE2 - juin 2005


 

 

On relève cette formule dans Le Petit Quotidien, N°1274, 5 avril 2005, consacré à la disparition du pape Jean-Paul II.

 

Très approximative, cette phrase permet de réfléchir, dans une visée d’observation réfléchie de la langue, à la religion comme « fait », et non comme « croyance ».

C’est le principe auquel doit s’en  tenir un « enseignement du fait religieux ».

 

 

1.          Le point de vue linguistique.

 

Le verbe « croire » est très polysémique. Voir le Petit Robert, qui recense trois emplois syntaxiques :

-             transitif direct : « croire quelque chose », « croire quelqu’un », ou « croire que… » ; dans ce cas les sens se ramènent à « tenir pour vrai »

-             transitif indirect : « croire à, en » : accorder son adhésion, être convaincu

-             intransitif : « croire » : avoir une attitude d’adhésion intellectuelle et sensible, et en particulier « avoir une foi religieuse »

 

Avec la phrase du Petit Quotidien, c’est l’emploi transitif indirect. « Croire en » convient mieux s’agissant de Dieu ; si je dis « il croit en Dieu », je mets l’accent sur une relation de confiance. Si je dis : « il croit au Père Noël », je mets l’accent sur une croyance à l’existence du Père Noël, ou au sens figuré, je veux dire qu’il est naïf. Je peux dire aussi : « Je crois au progrès » ou « Je crois à une erreur » : dans les deux cas, il ne s’agit pas d’un constat, mais d’une opinion, mais elle concerne une idée ou un fait qui me sont extérieurs.

 

De ce fait « croire en l’existence de… » n’est pas une formule très heureuse. Il faudrait « croire à l’existence », ou plus simplement : « croire que… »

 

2.          Le point de vue théologique

 

La théologie se donne pour objectif d’exprimer les croyances religieuses d’une manière rationnelle, de manière à rendre les dogmes intelligibles pour les croyants, qui sont des êtres de raison tout autant que des êtres de foi…

 

De ce point de vue la phrase du Petit Quotidien n’est pas recevable, en tant qu’elle exprimerait la foi des catholiques.

 

D’abord le terme «les catholiques » exprime une restriction qui n’a pas lieu d’être. L’énoncé vise la formulation d’un contenu essentiel. Si c’est le cas, il concerne l’ensemble des « confessions » chrétiennes. Il convient donc d’énoncer : « Les chrétiens croient… »

 

Ensuite « croire en (à) l’existence de Jésus-Christ ». Pour le théologien cette phrase n’est pas compréhensible. En effet : « Jésus-Christ » ne désigne pas le personnage historique appelé Jésus, né sous l’empereur Auguste, et vraisemblablement mort crucifié sous Tibère vers l’an 33 de notre ère, mais l’Envoyé, reconnu, dans la foi des chrétiens, comme le « Fils de Dieu », deuxième personne d’un Dieu « trinitaire ». Dans la Bible, une série de titres désignent cette personne théologique : l’Emmanuel, le Fils de l’Homme, le Messie, l’Oint du Seigneur. C’est ce terme « oint » (celui qui a reçu l’onction ») qui, via le grec, est l’origine du titre « Christ ». Appliqué au Christ, le verbe « exister » est problématique. L’existence concerne plutôt des éléments matériels, inscrits dans l’espace et dans le temps (le Père Noël n’existe pas ; mais Nicolas, évêque de Smyrne a existé ; et Nicolas Sarkozy existe ; le projet de Constitution européenne n’existera bientôt plus). Mais Dieu (que l’on croie en lui ou non) n’appartient pas à cet ordre ; il « est »[1]

 

3.          Le point de vue laïque

 

Si nous voulons enseigner le fait religieux, comme une fait, et non transmettre des croyances à notre insu, nous devons bien soupeser les mots que nous utilisons.

 

S’il s’agit du personnage historique appelé Jésus, son existence ne relève pas d’une option théologique, mais d’une hypothèse historiques.

 

Il faudrait alors écrire : « Les historiens, dans leur majorité, croient aujourd’hui à l’existence de Jésus ».

En effet, l’existence de ce prophète juif ne fait pas vraiment de doute, même si en dehors des textes « canoniques » de la Bible, les témoignages d’historiens de l’Antiquité sont très rares.

 

S’il s’agit du contenu de la « foi » des chrétiens, il conviendrait d’être plus explicite. On pourrait proposer :

 

« Les chrétiens croient que Jésus, dit le Christ, est Dieu »

 

A mon avis, c’est cette formule qu’auraient pu choisir, de façon plus pertinente, les rédacteurs du Petit Quotidien…

 

Ces distinctions sont sans doute un peu subtiles pour qui n’a étudié ni l’histoire antique, ni la théologie chrétienne.

 

Au minimum, il faut faire attention à l’énonciation. Ne jamais prendre à son compte une formule qui exprime l’adhésion d’un groupe de croyants. Sinon il y a transgression du principe de laïcité.

 

Ensuite rien ne nous empêche de visiter (ou de re-visiter) ce monde inconnu de l’exégèse (sciences bibliques) ou des théologies (elles sont plurielles). La visite ne signifie nullement adhésion. Mais elle peut enrichir notre culture.

 



[1] Voir l’Ancien Testament, livre de l’Exode, ch.3, 13 : Dieu dit à Moïse : « Je suis celui qui suis… »