Ce poème en 5 strophes est la dernière partie du recueil « Hosties[1] noires », publié par Léopold Sédar Senghor en 1948. Senghor, comme citoyen français, fut mobilisé en 1939, fait prisonnier en Allemagne en 1940, et libéré en 1942, pour raisons de santé. Dans ce poème il  fait le procès indigné et solennel des colonisateurs qui ont opprimé le peuple noir, mais il y affirme aussi  son attachement  aux valeurs universelles de la République et sa foi chrétienne, même si cette religion fut imposée aux Africains par l’Occident. Ce contexte explique les allusions très nombreuses de ce texte au catholicisme. On peut y déceler aussi, notamment à travers la forme des « versets » poétiques, l’influence probable de Paul Claudel. Le texte a été recopié dans Léopold Sédar Senghor, Œuvre poétique, coll. Essais, Seuil 1964-1990. Les notes sont de Jean-Marc Muller.

 

Contexte : le voyage au Sénégal organisé chaque année par le service international de l’IUFM d’Alsace.

 

 

 

PRIERE DE PAIX

(pour les grandes orgues)

 

A GEORGES[2] ET CLAUDE POMPIDOU

 

« … Sicut et nos dimittimus debitoribus nostris[3] »

 

I.

II.

III.

IV.

V.

 

I.

 

Seigneur Jésus, à la fin de ce livre que je T’offre comme un ciboire de souffrances

 

Au commencement de la Grande Année, au soleil de Ta paix sur les toits neigeux de Paris

 

 - Mais je sais bien que le sang de mes frères rougira de nouveau l’Orient jaune, sur les bords de l’Océan Pacifique que violent tempêtes et haines

Je sais bien que ce sang est la libation printanière dont les Grands Publicains depuis septante années engraissent les terres d’Empire

Seigneur, au pied de cette croix – et ce n’est plus Toi l’arbre de douleur, mais au-dessus de l’Ancien et du Nouveau Monde l’Afrique crucifiée

Et son bras droit s’étend sur mon pays, et son côté gauche ombre l’Amérique

Et son cœur est Haïti cher, Haïti qui osa proclamer l’Homme en face du Tyran[4]

Au pied de mon Afrique crucifiée depuis quatre cents ans et pourtant respirante

Laisse-moi Te dire Seigneur, sa prière de paix et de pardon.

 

II.

 

Seigneur Dieu, pardonne à l’Europe blanche !

Et il est vrai, Seigneur, que pendant quatre siècles de lumières elle a jeté la bave et les abois de ses molosses sur mes terres

Et les chrétiens, abjurant Ta lumière et la mansuétude de Ton cœur

On éclairé leurs bivouacs avec mes parchemins, torturé mes talbés[5], déporté mes docteurs et mes maîtres-de-science.

Leur poudre a croulé dans l’éclair la fierté des tatas[6] et des collines

Et leurs boulets ont traversé les reins d’empires vastes comme le jour clair, de la Corne de l’Occident jusqu’à l’Horizon oriental

Et comme des terrains de chasse, ils ont incendié les bois intangibles, tirant Ancêtres et génies par leur barbe paisible.

Et ils ont fait de leur mystère la distraction dominicale de bourgeois somnambules[7].

Seigneur, pardonne à ceux qui ont fait des Askia[8] des maquisards, de mes princes des adjudants

De mes domestiques des boys et de mes paysans des salariés, de mon peuple un peuple de prolétaires.

Car il faut bien que Tu pardonnes à ceux qui ont donné la chasse à mes enfants comme à des éléphants sauvages.

Et ils les ont dressés à coups de chicotte[9], et ils ont fait d’eux les mains noires de ceux dont les mains étaient blanches.

Car il faut bien que Tu oublies ceux qui ont exporté dix millions de mes fils dans les maladreries de leurs navires

Qui en ont supprimé deux cents millions.

Et ils m’ont fait une vieillesse solitaire parmi la forêt de mes nuits et la savane de mes jours.

Seigneur la glace de mes yeux s’embue

Et voilà que le serpent de la haine lève la tête dans mon cœur, ce serpent que j’avais cru mort…

 

 

III.

 

Tue-le Seigneur, car il me faut poursuivre mon chemin, et je veux prier singulièrement pour la France.

Seigneur, parmi  les nations blanches, place la France à la droite du Père.

Oh ! je sais bien qu’elle aussi est l’Europe, qu’elle m’a ravi mes enfants comme un brigand du Nord des boeufs, pour engraisser ses terre à cannes et coton, car la sueur nègre est fumier.

Qu’elle aussi a porté la mort et le canon dans mes villages bleus, qu’elle a dressé les miens les uns contre les autres comme des chiens se disputant un os

Qu’elle a traité les résistants de bandits, et craché sur les têtes-aux-vastes-desseins.

Oui, Seigneur, pardonne à la France qui dit bien la voie droite et chemine par les sentiers obliques

Qui m’invite à sa table et me dit d’apporter mon pain, qui me donne de la main droite et de la main gauche enlève la moitié.

Oui Seigneur, pardonne à la France qui hait les occupants et m’impose l’occupation si gravement

Qui ouvre des voies triomphales aux héros et traite ses Sénégalais en mercenaires, faisant d’eux les dogues noirs de l’Empire[10]

Qui est la République et livre les pays aux Grands-Concessionnaires

Et de ma Mésopotamie, de mon  Congo, ils ont fait un grand cimetière sous le soleil blanc.

 

IV.

 

Ah ! Seigneur, éloigne de ma mémoire la France qui n’est pas la France, ce masque de petitesse et de haine sur le visage de la France

Ce masque de petitesse et de haine pour qui je n’ai que haine – mais je peux bien haïr le Mal

Car j’ai une grande faiblesse pour la France.

Bénis de peuple garrotté qui par deux fois sut libérer ses mains et osa proclamer l’avènement des pauvres à la royauté

Qui fit des esclaves du jour des hommes libres égaux fraternels

Bénis ce peuple qui m’a apporté Ta Bonne Nouvelle, Seigneur, et ouvert mes paupières lourdes à la lumière de la foi.

Il a ouvert mon cœur à  la connaissance du monde, me montrant l’arc-en-ciel des visages neufs de mes frères.

Je vous salue mes frères : toi Mohamed Ben Abdallah, toi Razafymahatratra, et puis toi là-bas Pham-Manh-Tuong[11], vous des mers pacifiques et vous des forêts enchantées

Je vous salue tous d’une cœur catholique[12].

Ah ! je sais bien que plus d’un de Tes messagers a traqué mes prêtres comme gibier et fait un grand carnage d’images pieuses.

Et pourtant on aurait pu s’arranger, car elles furent, ces images, de la terre à Ton ciel l’échelle de Jacob[13]

La lampe au beurre clair qui permet d’attendre l’aube, les étoiles qui préfigurent le soleil.

Je sais que nombre de Tes missionnaires ont béni les armes de la violence et pactisé avec l’or des banquiers

Mais il faut qu’il y ait des traîtres et des imbéciles.

 

 

V.

 

O bénis ce peuple, Seigneur, qui cherche son propre visage sous le masque et a peine à le reconnaître

Qui Te cherche parmi le froid, parmi la faim qui lui rongent os et entrailles

Et la fiancée pleure sa viduité[14], et le jeune homme voit sa jeunesse cambriolée

Et la femme lamente oh ! l’œil absent de son mari, et la mère cherche le rêve de son enfant dans les gravats.

O bénis ce peuple qui rompt ses liens, bénis ce peuple aux abois qui fait front à la meute boulimique des puissants et des tortionnaires.

Et avec lui tous les peuples d’Europe, tous les peuples d’Asie tous les peuples d’Afrique et tous les peuples d’Amérique

Qui suent sang et souffrances. Et au milieu de ces millions de vagues, vois les têtes houleuses de mon peuple.

Et donne à leurs mains chaudes qu’elles enlacent la terre d’une ceinture de mains fraternelles.

DESSOUS L’ARC-EN-CIEL DE TA PAIX.

 

Paris, janvier 1945.



[1] Ce mot, comme plus loin « catholicisme » joue sur le double sens étymologique (l’hostie est la victime sacrifiée) et liturgique (l’hostie est le pain consacré lors du rite de l’Eucharistie).

[2] Senghor fut le condisciple de Georges Pompidou, futur président de la république, à l’Ecole Normale Supérieure, rue d’Ulm.

[3] « comme nous pardonnons aussi à ceux qui nous ont offensés », extrait du Notre Père, appelée aussi le « Pater », prière que Jésus enseigna à ses disciples (Matthieu, 6, 7-14 et Luc, 11, 1-4)

[4] A la veille de la Révolution Française, Haïti était une des plus florissantes colonies de la monarchie française, une petite partie étant sous domination espagnole. Elle comptait 600 000 habitants dans sa partie française, dont 500 000 esclaves, travaillant sur 7800 plantations de canne à sucre, de café et de coton.  La décision de l’Assemblée nationale d’accorder des droits politiques aux Noirs (28 mars 1790) encouragea la révole de Toussaint Louverture (août 1791). A partir de septembre 1794, les anciens esclaves noirs étaient maîtres des principales places de la colonie française. Mais des opérations militaires anglaises puis françaises mirent fin à ces espoirs de libération durable. Toussaint Louverture, fait capturé en 1802, mourut en prison en France. Il s’en suivit une longue période d’instabilités. La France a reconnu l’indépendance d’Haïti dès 1825. Les troubles n’ont jamais cessé, et au début du XX° siècle, après la secession d’avec Saint-Domingue, Haïti est tombé jusqu’à nos jours sous la domination économique et financière des Etats-Unis.

 

[5] Il s’agit sans doute des étudiants des écoles coraniques (même racine que « talibans » ? ) ; Senghor lui-même est un "sérère" né dans une famille animiste, convertie au christianisme.

[6] tatas : retranchements de pierre sèche, construit dans la presqu’île de Dakar par les guerriers Lebous, en 1795, lors de premières luttes de libération. Le périmètre des « tatas » délimitait un espace magique.

 

[7] Dans les années 30, des hommes originaires des colonies avaient été exposés en France au Jardin des Plantes.

[8] Dynastie fameuse de l’Empire Songhaï (Soudan nigérien) fondée en 1493 par Mohamed Touré qui prit le titre royal de Mohamed Askia.

[9] Chicotte : fouet à lanières nouées dont on se servait pour battre les esclaves. Gide utilise ce mot dans son Voyage au Congo en 1927 : « des traces de coups de chicote, des cicatrices » (information trouvée dans le Trésor de la langue française informatisé)

 

 

[10] allusion problable aux tirailleurs sénégalais, corps fondé par le général Louis Faidherbe, gouverneur de l’Afrique de l’Ouest Française, en 1857, afin de pallier les carences des troupes de la métropole ; plus de 200 000 hommes composant cette « force noire » furent engagés dans les champs de bataille de 14-18, et 30 000 sont morts. On fit de nouveau appel à ce recrutement pendant la seconde guerre mondiale.

[11] mes recherches pour trouver l’identité exacte de ces personnages sont demeurées infructueuses ; il s’agit à l’évidence des militants anti-coloniaux des années 40, au Maroc, à Madagascar et en Indochine.

[12] Ici Senghor joue sur le double sens du terme ; étymologiquement « catholique » signifie « universel » ; mais c’est aussi la France catholique de 1945 qu’interpelle cet ancien élève de « l’école des Pères »…

[13] Allusion au songe de Jacob, genèse, 28, 10-19

 

[14] du latin « vidua », veuve