LES SPECIFICITES DU CYCLE 3

 

Contexte : apport dans le cadre des « activités liées aux stages » ; document réalisé par Jean -Marc Muller, professeur de français, en collaboration avec Mme Régine Rembert pour le groupe PE2 D de Colmar – activités liées aux stages (R2) - spécificités du cycle 3 – lundi 7 novembre 2005.

 

Plan de cet apport :

 

1.      Introduction en images

2.      L’âge incertain ou l’enfant à la période de latence

-   l’Œdipe

-   le concept de latence

-   l’idéalisation

-   le corps

-   l’imaginaire

-   le jeu

3.      L’enfant de la période de latence dans la culture

-   des images au cinéma

-   des images d’albums

-   des images qui traumatisent ? sexe, violence et jeux vidéos

4.      Et le programme de 2002 ?

-   convergences

-   divergences

5.      Citations d’ouvrages

-   Serge Tisseron, Les bienfaits des images

-   Charles Perrault, La belle du bois dormant

-   Jean-Paul Sartre, Les mots.

 

 

 

1.                       INTRODUCTION EN IMAGES

 

Nous partirons de  quelques illustrations de l’album Le tunnel d’Anthony Browne (Kaléidoscope, 1989) 

 

 

 

 

Le texte : « il était une fois une soeur et un frère qui ne se ressemblaient pas du tout. Ils étaient différents en tous points »

 

Ce qui est curieux ici, c’est l’insistance du texte sur l’irréductible différence, et aussi l’image : le décor n’est pas le même pour la fille et pour le garçon, ni la tenue vestimentaire ; mais la ressemblance physique est frappante : n’est-ce pas au fond le même enfant ? la différence des sexes est-elle si importante ?

 

 

Les mêmes dans un terrain vague, dans une attitude qui insiste à nouveau sur la différenciation des sexes : elle lit ; lui a l’air d’attendre un copain pour jouer au foot... mais cette fois le décor leur est commun ; c’est un décor ravagé...

 

 

Le texte :

Ils marchèrent jusqu’à un terrain vague.

-  Pourquoi fallait-il que tu viennes ? ronchonna-t-il.

-  Ce n’est pas ma faute, répliqua-t-elle. Je ne voulais pas venir dans cet horrible endroit. Il me fait peur.

-  Oh, pauvre bébé, dit son frère. Tu es une vraie poule mouillée. Il alla explorer le terrain vague.

 

Question : une fois admis le principe que cette histoire est symbolique, que peut bien représenter ce terrain vague rempli de détritus, et qui attire la fille autant que le garçon, tout en leur faisant peur ?

Plus loin, un élément de réponse, mais d’abord un cadrage du sujet.

 

 

  1. L’AGE INCERTAIN OU L’ENFANT A LA PERIODE DE LATENCE.

 

Ce qui étonne est la rareté des ouvrages traitant de l’âge des cycles 2-3 (de 6 à 11 ans), ce qui n’est pas le cas pour ceux qui traitent de l’enfant avant 6 ans, ou du bébé, et après le cycle 3 : sur l’adolescence,  les ouvrages sont à nouveau abondants...

 

A la médiathèque, il existe des livres sur la psychologie des enfants, mais bien davantage  de livres sur la didactique de la lecture-écriture, et un rayon maternelle bien garni en ouvrages pratiques, régulièrement dévalisé (« sinistré » disaient l’an dernier les documentalistes.) avant les départs en stage.

 

Une demande des PE2 de la promo précédente difficile à interpréter parce que contradictoire : on aimerait des connaissances relatives au développement de l’enfant… mais l’écoute est faible si c’est fait sous forme de cours… et parfois un refus de tout ce qui de près ou de loin évoque psychologie et surtout psychanalyse. Alors que faire ?

 

Peu de livres en libraire. A la FNAC était mis en valeur il y a peu un titre pourtant significatif : « 6-12 ans : l’âge incertain[1] », écrit essentiellement pour les parents, et bourré de conseils pratiques, sans véritable apport d’analyse.

 

J’ai donc puisé la matière de cet exposé dans un ouvrage savant que j’ai fait acheter par la médiathèque :

Christine ARBISIO-LESOURD, L’enfant de la période de latence, Dunod, 1997. C’est un ouvrage difficile, mais  passionnant, et le fait qu’il soit écrit par une femme, d’un point de vue psychanalytique, le rend à mon avis encore plus intéressant.

Je compléterai cette approche psychologique de l’enfant du cycle 3 par un autre apport, celui de Serge TISSERON dans un de ses derniers livres : Les bienfaits des images, 2002, Odile Jacob. C’est aussi un ouvrage inspiré par la psychanalyse, mais venant d’un spécialiste du rapport des enfants aux médias.

Il y aurait aussi à apprendre dans l’ouvrage de Claude ZAIDMAN (au féminin), commandé dans le cadre du module égalité « hommes-femmes » : La mixité à l’école primaire (L’Harmattan, 1996). Il n’est pas intégré à ce travail, mais j’espère mettre en ligne prochainement le résumé des passages essentiels (la conclusion notamment).

Ce n’est là qu’un début. L’expérience des médias est une dimension importante du vécu des enfants, du CP au CM2 ; cela  passe aujourd’hui par la télé, les bandes dessinées de masse, les mangas venus du Japon, principalement par les jeux vidéos, et  le cinéma. On manque encore de données fiables sur l’usage d’internet par les enfants de cet âge dans les familles. Mais il faudra en tenir compte bientôt.

On le voit : en se focalisant sur les apprentissages de la lecture-écriture (ligne du programme de 2002), la pédagogie risque de passer à côté de tout un pan du vécu culturel.

Dans les « spécificités », il sera aussi question des programmes, mais peut-être sous forme d’une discussion ouverte. Le programme, nous l’avons, il suffit de le lire. Ce qui nous manque, ce sont des points d’appui pour le questionner. Dans ce qui suit, vous trouverez essentiellement un « questionnement du dehors ». Bien entendu il faut se poser aussi, professionnellement, des questions du « dedans » ; pour cela nous avons l’aide de Mme Rembert, qui apportera sa grande expérience du terrain.

Et pour que tout ça ne soit pas trop aride, je me suis laissé moi-même séduire par les histoires et par les images, comme les enfants dont il va être question. D’où cette ouverture sur Anthony Browne, mais nous croiserons aussi au passage Perrault et la Belle au bois dormant, et un grand écrivain du XX°siècle : Jean-Paul Sartre..

Au  risque de me mettre de faire de la publicité à des produits de masse en principe exclus de la BCD, nous dirons aussi quelques mots de Titeuf : je me suis procuré en début d’année 2005 le dernier album de ZEP : Nadia se marie (et j’ai ainsi été peut-être le 13 millionième acheteur). J’ai fait aussi pour préparer cette intervention deux autres acquisitions : un album de la série des Kid paddle, de MIDAM (pas le dernier : Dark, j’adore, mais Paddle… my name is Kid Paddle[2]). Le belge MIDAM devient paraît-il un concurrent sérieux de l’helvète ZEP. Et j’ai aussi essayé de lire un Dragon Ball de la série rose publiée chez Glénat[3], à vrai dire sans y arriver, à cause de mon analphabétisme en la matière. Ces ouvrages se vendent massivement, hors médiation scolaire, et même contre elle. Il est bon de les avoir feuilletés, et même :  ils peuvent enrichir notre connaissance de cette tranche d’âge.

 

L’OEDIPE, filles et garçons…

 

Tout le monde, depuis les cours de philo de terminale,  a certainement en tête ce grand mythe fondateur qui est à la base de l’oeuvre de Freud.

En tous cas il conviendrait de le relire...On peut se procurer, en poche Folio,  le théâtre de Sophocle.

L’idée est aujourd’hui acceptée qu’il y a une vie « pulsionnelle » du premier instant de la vie jusqu’à la mort.  Freud et la psychanalyse se sont particulièrement intéressés à la sexualité du petit enfant, puis à celle de l’adolescent et de l’adulte. L’ »entre deux », qui correspond à l’âge des cycle 2 et 3 a été moins étudié, du moins par les fondateurs (mais il y a eu Mélanie Klein, et Winnicott).

La recherche psychanalytique a longtemps été focalisée par une représentation à dominante masculine : Oedipe affronte un destin qui l’amène à tuer son père Laios et à coucher avec sa mère Jocaste. Serait-ce une histoire de garçons ? L’apport de la recherche psychanalytique de la fin du XX° siècle montre que les filles ont à gérer des désirs inconscients semblables, et que, comme pour les garçons, la sortie de la première enfance est marquée par un même renoncement, même s’il passe par des modalités différentes.

C’est l’interprétation que je propose, très librement, de la ressemblance troublante de cette sœur et de ce frère, dans l’œuvre de Browne. Peut-être qu’à cet âge (celui de la « latence ») cette différence sexuelle est moins importante qu’on ne le croit[4] : en tous cas filles et garçons vivent des conflits semblables. Et ce conflit est violent, voire cruel : l’enfant du cycle 2, du cycle 3 doit faire son deuil du rêve premier d’un accomplissement immédiat de son désir, ne serait-ce que parce que son corps n’est pas prêt. Il/Elle est trop petit(e).

Dans Le tunnel, qui est un récit d’initiation,  on voit que si le garçon prend les devants, la fille ne demeure pas en reste. Les espaces que les deux héros traversent sont peuplés de dangers. Dans sa course en avant, le garçon est changé en statue. Et c’est l’étreinte de sa soeur qui le ramène dans le monde des vivants.

Les décombres qui jonchent le terrain vague, c’est peut-être (libre interprétation de ma part là encore), la trace de ces rudes batailles qui jalonnent le parcours d’un enfant qui grandit, entre le stade du bébé, le passage par la période de latence, et bientôt l’adolescence (dont ici il ne sera pas question...)

En entrant le moins possible dans les considérations techniques, je propose maintenant de tracer à très grands traits le profil psychologique de cet enfant, à travers cinq notions : la LATENCE, l’IDEALISATION, l’IMAGINAIRE, le CORPS, le JEU

 

Le concept de LATENCE.

 

 

Enfant et femmes dans un intérieur, Paul Mathey, 1844-1929 (couverture de l’ouvrage de Arbiso-Lesourd).

 

Le Petit Robert dit : état de ce qui est caché, puis donne le sens en psychanalyse : « période pendant laquelle la sexualité est peu active chez l’enfant, de l’âge de cinq ans à la puberté ».

Le concept est en effet inventé par Freud en 1905, mais il ne lui consacre pas de développement important.

Il lui permet de penser cette caractéristique spécifiquement humaine du développement sexuel. Celui-ci se fait en deux temps : la sexualité s’affirme fortement dès le début de l’existence, puis elle subit un coup d’arrêt, avant de connaître le grand réveil de l’adolescence.  Pendant cette période calme (mais peut-être seulement en apparence ?) tout se passe comme si la nature (miraculeusement ?) se prêtait aux intentions civilisatrices de la culture.

La période de latence est par excellence celle de l’EDUCATION et des APPRENTISSAGES. Raison pour laquelle, peut-être, cet âge est un objet d’élection pour la « vocation » professionnelle d’un grand nombre d’entre vous. Mais ce n’est pas la règle générale. Les PLC dans les stages inter-degrés disent souvent avoir « élu » plutôt les ados.

A partir de là les interprétations psychanalytiques diffèrent. La thèse d’une période idéale, harmonieuse, a longtemps prévalu. D’où peut-être, aussi, un manque d’intérêt pour cet âge de la vie.

Cette version heureuse de la latence reste aujourd’hui largement pertinente. L’enfant si les choses se passent « normalement » peut vivre cet état de manière paisible : son illusion de voir ses désirs accomplis n’est pas perdue, elle est seulement différée.

« La promesse oedipienne, c’est-à-dire la conviction que ses voeux se réaliseront QUAND IL SERA GRAND, constitue l’organisation psychique de la latence. »

C’est un constat d’importance, car c’est reconnaître que les désirs sont bien là, enfouis, mais prêts à se réveiller.

Plus loin, nous verrons qu’on ne peut pas séparer ce type d’analyse de l’histoire, de l’évolution des sociétés. Aujourd’hui le rêve d’une éducation à l’échelle d’une société s’est imposé. Il est aussi à l’origine de cuisantes désillusions. L’échec scolaire est l’envers du rêve. La période de latence est aujourd’hui devenue un peu plus problématique. Christine Arbisio-Lesourd observe que c’est l’âge pour lequel les thérapeutes sont les plus sollicités : 45% des consultations, tous âges confondus, concernent les 5-10 ans, et sur ce pourcentage, 60 à 65% sont des garçons, contre 35 à 40% de filles.

 

D’où une conception plus nuancée de cet état de latence. D’une part l’enfant a compris qu’il ne  peut plus être l’objet du désir exclusif de sa mère, car le père est là pour s’interposer, mais ce renoncement peut se faire à travers des états ponctuellement dépressifs.

 

On peut méditer sur tout cela en contemplant l’oeuvre de Paul Mathey... Voilà un enfant en apparence heureux, qui s’accomplit dans le jeu, mais il se tient sur le seuil, entre le monde du dedans qui l’attache à sa maman, et déjà le monde du dehors.

 

L’IDEALISATION

 

C’est un concept corollaire de celui de LATENCE. Pour que l’enfant puisse se construire en laissant en sommeil son énergie pulsionnelle, il faut qu’il soit valorisé dans son effort. Il a besoin d’une satisfaction dite « narcissique ». Donc en principe il fera plaisir à sa maîtresse ou à son maître, et ce dernier va le lui rendre, car lui/elle aussi y trouve son compte.

Il est important quand on travaille avec ses élèves de prendre conscience de ce JEU DE MIROIR, où l’élève et le maître sont mutuellement gratifiés... mais c’est aussi un mécanisme largement inconscient, qui peut aussi ne pas fonctionner.

L’ouvrage comporte un passage savoureux sur l’école de la république, où elle montre que c’est toute la société française qui s’est un peu laissée piéger par ce mécanisme de l’idéalisation, en perdant de vue son enracinement dans les conflits psychiques. Dans l’enfant de l’école de Jules Ferry, c’est  toute l’utopie des Lumières qui a été investie, par le rêve d’une éducation qui nous débarrasserait pour de bon de l’obscurantisme.

Ce projet idéal  a occulté le conflit que la création de l’école obligatoire devait aussi résoudre : l’école gratuite, laïque, et obligatoire  de Jules Ferry , c’est dès 1882, une réponse (violente ?) à un état de fait violent : la déculturation de la campagne,  née de la société industrielle. L’école s’est posée comme une alternative aux désordres de la morale et de la rue. A cette époque la société française avait vécu dans les « faubourgs », habités par les « classes dangereuses » des troubles semblables aux événements de Clichy ou d’Aulnay-sous-Bois en novembre 2005, évidemment dans un autre contexte.

Voir deux planches de l’INRP qui reproduisent des pages d’un vieux manuel Nathan des années 1911-1929, chapitre « Joseph le Hérissé ».

 

 

Le manuel est intitulé « Lisons ! ». Titre bien volontariste. Sur la première image, Joseph le Hérissé apparaît comme un petit sauvageon de la campagne : l’école pour ce petit paysan mal dégrossi a une mission d’inculcation ; dans l’image s’impose la violence de la relation maître-élève. Et en regardant la seconde image, qui montre un Don Quichotte qui a « perdu la raison à force de lire », on voit que cette école-là est assez loin du noble objectif de développement de l’imaginaire enfantin !

 

J’ai découvert cet été un ancêtre du Hérissé : Pierre l’Ebouriffé, ou plus exactement le « Struwelpeter », car l’original est allemand, écrit par un médecin de Francfort, le Dr Heinrich Hoffmann, au milieu du XIX°siècle.

 

Ces récits se prêtent à une lecture humoristique : leur thème récurrent est la punition des enfants qui ont désobéi. En fait ils sont d’une violence, voire d’une cruauté qui met mal à l’aise.  Il est bon d’en avoir lu quelques-uns pour mesurer aussi la part d’ombre de l’enfant de la latence. Il ne se définit pas seulement par le pôle de l’idéalisation. Et historiquement, l’école a pu réprimer durement toute vélléité de révolte.

 Pourquoi cette digression historique ? La pédagogie a recours aujourd’hui à des méthodes beaucoup plus douces. Mais l’école reste une machine à inculquer.  Ce qu’il faut comprendre, c’est que les tensions sont toujours là, à l’état latent justement. Et pour toutes sortes de raisons, cela peut éclater très brutalement. Dans ce cas il convient de « calmer le jeu ». Et pour cela  de ne pas trop culpabiliser. Les conflits sont souvent inévitables et ils ne sont pas que négatifs.

 

Au début du siècle, l’enfant rêvé ou « idéal » concernait plutôt enfants de la bourgeoisie, et encore cet idéal était-il  surtout le rêve de leurs parents. Dans Les Mots (1964), Jean-Paul Sartre, né dans une famille aisée d’enseignants[5] (en 1904) raconte son enfance très protégée d’enfant unique, couvé par sa mère et par ses grands-parents, objet de l’admiration des adultes (plus ou moins feinte, il finira par s’en rendre compte)...

Aujourd’hui, la société réclame cette idéal pour la masse des élèves...

Et cela ne peut manquer d’apparaître dans les programmes : l’école a pour mission d’en faire de l’enfant un bon citoyen, un ardent défenseur des valeurs de la République... à tel point qu’on peut se demander si l’école est encore faite pour l’enfant, et si ce n’est pas l’inverse !

Le succès relativement inattendu d’un film comme Etre et Avoir, de Nicolas Philibert, en 2002,  confirme encore cette tendance à laquelle toute la société participe. Même si les écoles sont aujourd’hui plutôt urbaines ou péri-urbaines, composées de classes multiples, et plus que souvent confiées à des enseignantes femmes, qu’importe : dans l’imaginaire, l’instit est un homme, la classe est unique, et l’école est implantée à la campagne.

Et on vu dans triste épilogue de la commercialisation du film, l’instituteur, et à sa suite, les familles filmées réclamant leur part des dividendes, comment ce mécanisme d’idéalisation à l’échelle collective, peut très brutalement faire réapparaître son versant caché mercantile.

La lecture des Mots est intéressante encore : on y voit comment le jeune Sartre fait lui-même l’expérience de la désillusion, qui pour lui passe par une expérience très personnelle, celle de sa laideur ; un jour son grand-père se met en tête de lui faire couper les cheveux : sa laideur lui est cruellement révélée. A douze ans, donc plus tard encore,  il fait son deuil, définitivement, de l’admiration des adultes…

 

 

LE CORPS DE l’ENFANT

 

Une donnée que tout le monde connaît, c’est l’intense activité psycho-motrice qui caractérise cet âge.

Certains ne tienne littéralement pas en place. L’enfant du tableau de Paul Mathey souffre le martyre : C’est à n’en pas douter un actif, un « increvable » ou un « hyper-actif », comme on dit parfois, et on se demande d’ailleurs comment le peintre a réussi à obtenir de lui cette pose presque immobile de quelques minutes, avant qu’il ne lui fausse compagnie. L’hyperactivité est peut-être suggérée par le cerceau. Ce qui est moins pris en compte, car non observable, c’est qu’il ne s’agit pas là seulement d’une tension physique. L’enfant qui s’agite évacue une charge libidinale et agressive, donc d’ordre pulsionnel.

Ceci  relativise à nouveau le concept d’idéalisation, et remet sur le devant de la scène le conflit intérieur, jamais vraiment réglé.

 

L’IMAGINAIRE

 

La période de latence s’étale sur plusieurs années, et est elle-même marquée par des étapes qui jalonnent la mise à distance progressive des parents. Mais cela génère de l’angoisse, car l’enfant est tiraillé entre la désir et la crainte de n’avoir plus besoin de ses parents.

Dans l’histoire du Tunnel, de Browne la dernière page montre les deux enfants, qui de retour à la maison  désormais partagent un secret,: « quand ils arrivèrent à la maison, leur mère était en train de mettre le couvert » ; comme il arrive chez Browne, le père est absent, effacé.

D’où une activité imaginaire très intense, sur laquelle l’école va greffer son projet de former des enfants lecteurs (de tout, et en particulier de littérature...).

L’imagination permet de gérer les conflits intérieurs, de les intégrer dans le psychisme, de les dépasser..

Mais les enfant s’expriment là-dessus de manière très contradictoire :

« J’aime pas être un autre »

ou encore cette confidence  étrange lu dans Les clés de l’actualité Junior : « je fais croire à mes parents que je ne crois pas au Père Noël, alors que j’y crois. Mais je ne pense pas qu’il rentre vraiment dans toutes les maisons sinon il serait fatigué. Je crois plutôt à une espèce de vaisseau spatial qui jetterait les cadeaux du ciel ».

C’est ce qui explique le succès à cet âge pour les récits de toutes sortes, lus, et aussi ressassés, racontés à soi-même,

Récits dans lesquels héros et héroïnes passent par des aventures effrayantes mais finissent par triompher

Récits qui sont construits sur des inversions : c’est le faible qui acquiert souvent par magie la toute-puissance (= le ressort du succès de Harry Potter, héros qui porte aussi un secret lourd : ses parents, lui a-t-on laissé entendre,  sont morts dans un accident de voiture, mais est-ce bien ça ?)

Une remarque au passage : cette disponibilité rencontre à l’école élémentaire tout le projet prescriptif de l’institution en matière de littérature et d’albums. Mais précisément parce que son ressort est un mécanisme psychologique non destiné à durer, il convient de ne pas mettre tous les œufs dans le même panier. Favoriser aussi les lectures fonctionnelles et encyclopédiques, articles de journaux, dictionnaires, documentaires, notices, qui se nourrissent aussi de pulsions profondes, et qui sont peut-être des investissements à plus long terme… Laisser aussi les enfants pratiquer leurs lectures secrètes, voire clandestines. Il serait absurde de « scolariser » les Titeuf et autres Kid Paddle…

 

Voir Sartre, Les mots encore ; l’autobiographie raconte aussi la vocation d’un écrivain, à travers ses premières expériences de lecture et d’écriture : pour le jeune Sartre, ce n’est pas Chateaubriand, un peu Jules Verne, mais plus encore Paul d’Ivoi, et des histoires trouvées dans des magazines à quatre sous, aux « couleurs criardes »…

 

Voir enfin Perrault, et la Belle au Bois Dormant (1697)...

 

La lecture d’Arbisio-Lesourd est sensiblement différente de celle de Bruno Bettelheim, dans Psychanalyse des contes de fées. Pour ce dernier le sommeil de la Belle est la métaphore de l’entrée dans la puberté[6]. Dans l’interprétation avancée dans l’ouvrage d’A-L, le sommeil indique plutôt cette longue période tranquille (en apparence) qui précède l’entrée dans l’adolescence. La Belle n’est pas surprise lorsque le Prince vient la réveiller, puisque pendant son long sommeil de cent ans, elle a eu le temps de faire des « songes agréables ». Ainsi, pendant le temps de la latence, l’enfant engrange. Mais contrepartie : ce temps est long, c’est un « temps arrêté », d’où une autre caractéristique de cet âge : les enfants peuvent « mortellement » s’ennuyer...

 

LE JEU

 

D’après Freud, le jeu est l’activité de l’enfant par excellence, et Freinet ne dit pas autre chose en posant le jeu comme le « véritable travail des enfants ».

Les romans d’aventures servent de trame à ces jeux, et ces scénarios deviennent de plus en plus compliqués, peuplés parfois d’extra-terrestres aux nombreux pouvoirs.

Entre l’attrait pour le jeu et l’attrait pour les fantaisies, c’est le même processus. En termes savants : « le déclin oedipien obligeant à renoncer à la satisfaction pulsionnelle directe, la construction fantasmatique permet à l’enfant de trouver une réalisation partielle de ses désirs, tout en satisfaisant la défense ».

Dans le jeu, en plus, le corps est sollicité, alors qu’il n’intervient pas nécessairement dans la fantaisie. Il ne s’agit pas seulement du corps physique, et du développement « perceptivo-moteur », mais du corps fantasmé, ou de « l’image du corps » (F.Dolto).

 

Bien entendu, on tient là une explication de l’engouement des enfants de la période de latence pour les jeux vidéos.

A travers jeu les enfants revivent l’histoire de leur corps en remontant à leur origine. Ainsi le jeu de la marchande a-t-il une forte valeur symbolique, tout comme la  dinette. Et parce que dans le jeu il se joue autre chose que le réel du moment, il importe qu’il y ait décalage : la dinette par exemple à un autre moment que celui du repas... voir dans l’ouvrage plusieurs pages consacrées aux filles et au jeu très ancien de la corde à sauter, qu’elles accompagnent de comptines, qui sont une mine pour le psychanalyste. Nous retiendrons simplement, pour la formation, que « faire jouer » des enfants mobilise autre chose que ce qui est observable et qui relève des « apprentissages » au sens strict, objectivés et inscrits sur la fiche de prép !

Les études montrent aussi que ces jeux, en donnant aux enfants une assise dans leur personnalité, constituent en fait le fondement sur lequel le développement cognitif décrit par Piaget, va se construire.

Au passage, cela explique aussi pourquoi des enfants perturbés ne jouent pas ou ne jouent que de courts instants : ils sont tout de suite submergés par les pulsions, qui s’expriment, de manière médiate, par le jeu...

Il y a plusieurs sortes de jeux, qui correspondent à des stades de la période de latence, mais l’un d’eux est particulièrement important : c’est le « jeu de règles ». Il justifie toutes les pratiques interdisciplinaires français-EPS autour de la « règle du jeu », qui se trouvent ainsi validées aussi du point de vue psychanalytique. Parmi ces jeux, ce sont surtout ceux qui mettent le corps en action qui passionnent les enfants de cette période de latence(marelle, ballon prisonnier... etc.). Le jeu au cycle 3 est à la fois pour l’enfant une façon de gérer ses pulsions et un vecteur de socialisation.

Il y a les règles reçues, et les règles sur lesquelles on travaille, que l’on modifie. La formation PE2 en EPS devrait vous procurer pour cela des outils. Le mouvement pour une alternative non violente (MAN) fonde  une démarche collective de résolution des conflits sur les jeux, et notamment les jeux de coopération.

 

  1. L’ENFANT DE LA PERIODE DE LATENCE DANS LA CULTURE

 

Pour cet autre aspect, je me fonde sur Serge TISSERON, Les bienfaits des images.  Son analyse figure déjà, en grande partie dans un ouvrage précédent : Y a-t-il un pilote dans l’image ? 1998, Aubier

Tisseron est pédo-psychiâtre, psychanalyste, il s’est intéressé aux rapports de l’enfant avec les images des médias ; à ce titre on trouvera des textes de Tisseron sur le site internet du CLEMI (www.clemi.org) et il intervient, parfois, dans l’émission de Daniel Schneidermann, Arrêts sur images, le dimanche à 12h sur la 5.

 

 

L’image de couverture montre un bébé captivé par un écran de télévision, et sur l’écran un oeil qui le regarde : le sien ? ou peut-être celui de sa mère ? cette image renvoie au chapitre 4 : « du bébé gribouilleur au bébé zappeur » ; il faudra y revenir dans notre prochain parcours cycle 1 ; ce chapitre se termine par un éloge de ... la télécommande et du zapping. Ce outil « high tech » aujourd’hui très banal permet à l’enfant très petit de jouer au jeu le plus archaïque dans la théorie freudienne : le cacher-montrer, appelé aussi le « jeu de coucou ». Il permet de résumer très sommairement  les thèses de Tisseron : bébés, enfants du cycle 3, maîtres, famille, société, sont aujourd’hui dans un « bain d’images » ; ce n’est ni bien ni mal, et en elles-mêmes les images n’ont rien de dangereux ; ce qui compte ce sont les émotions qu’elles déclenchent, lesquelles sont ou ne sont pas reprises dans des échanges de parole. « Parlées », les images peuvent même faire du bien, d’où le titre. Une autre manière, complémentaire, de gérer l’émotion que produit l’image, c’est de prendre distance, et justement la télécommande, qui la fait apparaître et disparaître à volonté en est un. Comme l’appareil photo numérique, qui permet, facilement, de produire ses propres images, de les indexer, de les retravailler, ou de les effacer. Idem la souris de l’ordinateur.

 

Des images au cinéma…

 

Les films, y compris le productions de masse, sont intéressants  parce qu’ils reprennent de grands archétypes, mais en les adaptant aux conditions actuelles.

Voir la version contemporaine du Petit Poucet, par  Olivier Dahan.

 

Le Petit Poucet reste une « valeur sûre » parce que l’histoire a des fondements archaïques que la modernité ne supprime pas :

-  angoisse des enfants d’être abandonnés par leurs parents

-  la honte d’être humilié par sa maladresse

-  et finalement le triomphe du plus petit, qui sauve sa fratrie et répare l’infortune des parents

mais là-dessus se greffent des modifications qui en disent long sur l’enfant des années 2000 et sur la société :

 

a)                       l’ogre « humain » devient un guerrier machine à jambe de fer, façon Terminator (voir les Alien, de J-Pierre Jeunet et Dark Vador dans la Guerre des étoiles de Georges Lucas). Or notre mode est traversé par la hantise d’une violence métallique et inhumaine. Voir la guerre en Irak

b)                      Poucet se fait aider par la fille de l’ogre, en révolte contre son père : fantaisie inimaginable en 1697, du temps de Perrault[7], mais qui témoigne « de la façon dont les hommes reconnaissent plus facilement, aujourd’hui, qu’ils sont besoin de l’assistance des femmes pour réussir » (p.20)

c)                       Le roi du conte de Perrault est remplacé par une reine mère, qui dispose en plus d’une richesse de pouvoirs magiques, généreusement distribués,  qui sont normalement attribués aux fées : c’est le passage en vingt ans, dit Tisseron, d’une société régie par des pères à une autre où les femmes ont souvent la première place dans la relation aux enfants, surtout lorsqu’elles règnent seules sur les familles monoparentales.

 

Voici pour nous ramener à l'âge d'or de la littérature de jeunesse une illustration de Petit Poucet, par Gustave Doré, vers 1860 (source : serveur Gallica de la Bibliothèque Nationale de France)

 

 

Des images d’albums…

 

Cet effacement du rôle du père se retrouve aussi dans les albums, notamment ceux d’Anthony Browne.

 

· Une histoire à quatre voix : le père de Charles est absent, et le premier personnage qui s’impose dans l’histoire la mère de Charles, étouffante et castratrice ; le père de Réglisse est un chômeur en dépression... On le voit sur un banc dans le parc, en train de parcourir les petites annonces…

· L’album « Mon papa » est d’un grande tendresse pour le personnage du papa... mais c’est une figure de père décalée et dérisoire : il traîne en plein jour en pyjama et robe de chambre : à tête de cheval, de poisson, de gorille ou d’hippopotame, « aussi sage qu’un hibou et aussi bête qu’un balai »...

 

Cette partie sur les albums reste à  enrichir, à l’aide de ces clés de lecture…

 

Des images qui  traumatisent ?

 

La question est délicate, et il est impossible de la traiter à fond dans ce cours. Je crois néanmoins nécessaire qu’une réflexion à ce sujet est absolument nécessaire en formation. C’est d’ailleurs une question de société, que l’affaire  du foulard a pu occulter ces derniers mois. Mais en 2002, le gouvernement a dû faire face à une question précise : faut-il oui ou non légiférer en matière d’accès des enfants de la période de latence aux films très violents, et particulièrement aux films classés X ? Et ce débat, en fait, s’est enlisé...

 

Sexe

 

D’abord une donnée d’enquête : 11% des enfants de 4 à 12 ans dont le foyer est abonné à Canal Plus reconnaissent avoir regardé pendant au moins une minute un film classé X...

 

Situation inédite :

les enfants aujourd’hui sont initiés à la sexualité adulte, moins par le canal des mots que par le visuel, bien avant que leur corps ne soit équipé pour la vivre

 

Par rapport à ce phénomène, Tisseron a une position optimiste, mais aussi exigeante pour les adultes. L’essentiel est qu’autour des images se tissent des paroles (y compris sous la forme de l’humour). L’irruption d’une image porno (ou simplement érotique, voir les pubs !) peut être perturbante parce qu’elle vient brutalement mettre en cause les défenses que l’enfant a construites (c’est la fonction même de la « latence ») pour effectuer d’autres apprentissages. Mais ce qui est perturbant surtout, c’est ce qu’à partir de l’image problématique,  il va imaginer concernant ses propres parents, et que, pour une raison de son point de vue inexplicable, ses parents ne lui disent pas. Paradoxalement ce n’est donc pas l’image en ce qu’elle révèle qui traumatise, mais tout le non dit, le caché, que l’enfant reporte sur son père et sa mère.

Ou pour le dire autrement en citant Tisseron : pour des enfants petits, ces images n’ont rien de traumatisant en elles-mêmes, mais elles les renvoient à leurs « images du dedans » à un moment où précisément « ils cherchent à les enfouir au plus profond, pour établir d’autres formes de relation avec le monde » (p.72)

 

C’est toujours l’émotion qui fait problème, jamais l’image en elle-même.

 

D’où l’intérêt des médiations, des lieux de parole dans l’école...

 

D’où l’intérêt, aussi, des lectures parallèles. Les Titeuf sont des produits discutables  du point de vue de la langue, de la créativité plastique ( ?), certes, et il ne s’agit en aucun cas d’en faire un support d’apprentissage. Mais leur succès (13 millions d’exemplaires vendus entre 1992 et 2005) ne nous permet pas, en formation,  de passer à côté. La sexualité anale et génitale y tient une grande place, tant par le visuel que par les mots... et ça intéresse probablement autant les filles que les garçons. L’intérêt de ces albums, c’est qu’ils permettent aux enfants d’en parler, mais indirectement, à travers des situations et des personnages fictifs, donc avec un nécessaire DECALAGE (l’idée de génie de ZEP, c’est d’avoir créé un personnage hors code réaliste, une sorte de petit Astérix, dans lequel l’enfant lecteur peut s’identifier, mais sans danger).

Autre intérêt : les albums sont offerts (pas forcément par les parents), ils font l’objet d’échanges, même les parents peuvent les lire (en cachette ?) et tout cela peut contribuer, par le biais de l’humour aussi,  à une régulation psychique.

 

Cette image est tirée de Dieu, le sexe et les bretelles. C’est peut-être le meilleur, parce que le plus osé, le plus incorrect, produit en noir et blanc par un ZEP pas encore médiatisé, et  qui a pris des risques...

A signaler au passage : d’autres séries de BD peuvent jouer le même rôle : les Titeuf (ZEP, Glenat) sont concurrencés par les Cédric (Ludec-Cauvin, Dupuis) , un peu plus corrects,  et peut-être pour une lectorat de filles ( ?) il y a les Marie Frisson (Baptizat et Supiot, Glenat) et les Violine (Tarrin-Tronchet, Dupuis). Le belge MIDAM a lancé Kid Paddle, sur commande, et en avouant même « ne pas trop aimer ça » puis en se prenant au jeu. On constate aussi, au vu de ces doublets produits par des maisons différentes, que ces productions sont déterminées par les lois du marché.

Les enfants de la latence sont aussi des enjeux pour des stratégies culturelles à l’échelle industrielle.

 

 

 

Violence

 

Il faut distinguer les images de films de fiction et les images d’actualité télévisées. L’enfant fait assez bien la différence... si le contexte, la construction, déterminées par les adultes ne viennent pas détruire ces marques. C’est la confusion qui peut être très perturbante.

Tisseron a réfléchi à l’impact des images télévisuelles des attentats du 11 septembre. Elles ont pu traumatiser :

-  parce qu’elles ont été présentées comme des images de films de fiction, et notamment le retour des images en boucle, sans arrêt, pouvant faire croire aux plus petits que l’événement s’est produit plusieurs fois

-  et surtout parce que ces images ont déclenché chez les parents des réactions émotionnelles, pas forcément verbalisées, et toujours en vertu de la même loi, ce sont ces réactions parentales qui ont été traumatisantes

En plus clair, ce n’est pas l’opposition fiction-réalité qui fait problème pour les enfants, mais la brutalité des images d’actualité qui comportent une très forte charge émotionnelle, alors que l’enfant ne dispose pas d’un cadre d’intelligibilité pour gérer cette émotion.

Il est bon donc parler de ces images, en famille, et sans doute aussi en classe : intérêt de la revue de presse, pratique qui met à distance, évite de le faire artificiellement, et qui permet aussi d’évoquer des sujets plus plaisants. Pas question de s’enfermer dans le morbide.

Autre piste : mettre en place une éthique de l’image télévisée d’information : multiplier les moyens d’indexation, d’analyse de ces images, pour que l’enfant puisse prendre du recul (de même qu’au cinéma, regardant un film d’horreur, il fera la part des choses en se disant « c’est du cinéma »).

Il convient  aussi, par rapport à des images chargées émotionnellement, laisser dans un premier temps cette émotion se dire, y compris par des moyens inconvenants et déplacés (du point de vue adulte), donc aussi par le rire. Intégrer aussi dans un tel parcours des images du monde de l’art.

Tisseron cite l’exemple de Samir, enfant turc qui a assisté au tremblement de terre de 1997. Il est revenu profondément perturbé et il ne peut commencer à en parler qu’à l’occasion d’une visite dans un musée : il a vu un tableau représentant une maison penchée à 45 degrés, à moitié enfouie. Les images télévisées réalistes du tremblement de terre n’ont pas déclenché ce que l’oeuvre d’art a produit, par la distance, le décalage, la métaphore (on sait que la maison est archétype imaginaire qui représente l’intimité d’une personne, son inconscient).

 

Les jeux vidéos

 

L’analyse est la même. La critique en général faite aux jeux vidéos violents c’est qu’ils risquent, par la confusion induite, d’entraîner des comportement effectivement violents. Or les enfants font plutôt bien la différence entre des personnes et des créatures de pixels : il s’agit d’un JEU (voir le paragraphe sur le jeu et l’enfant de la période de latence). Tisseron : « appuyer sur quelques touches d’un clavier ou d’une souris n’est pas moins symbolique que d’utiliser un minuscule fusil à grains de riz ou un élastique ! ».

Les problèmes commencent lorsque :

-  le fabricant supprime pour l’enfant les moyens de la prise de distance : par exemple les sauvegardes automatiques, qui font que l’enfant ne sort plus du jeu

-  et surtout des réactions parentales malencontreuses qui installent la confusion, en lui reprochant par exemple de « commettre des meurtres »...

Cette analyse est à rapporter au cadre du travail de Tisseron. Il ne s’agit évidemment pas de faire du jeu vidéo un outil pédagogique !

Sur toutes ces questions est disponible aussi à la médiathèque un autre ouvrage : Claude ALLARD, L’enfant au siècle des images, Albin Michel, 2000. Son analyse du jeu vidéo va dans le même sens, en montrant par exemple, l’intérêt de laisser le jeu vidéo sur l’ordinateur familial (alors que la « console » enferme l’enfant dans un rapport d’absorption narcissique). L’ordinateur familial doit être partagé, d’où distance, et sans doute aussi échange verbal à propos du jeu.

Si vous êtes pressé(e)s, parcourez au moins un Kid Paddle, car le personnage de MIDAM est précisément un accro des jeux vidéos, à la base d’un grand nombre de gags.

 

 

  1. ET LES PROGRAMMES ?

 

Les apports qui précèdent devraient maintenant permettre de les relire. Ces apports, empruntés à la science psychanalytique et à la sociologie viennent du « dehors ». On sait qu’ils n’ont eu que peu d’impact sur la conception des programmes, qui obéit à une logique interne, spécifique à l’école et à une mission (d’ordre politique).

 

L’idée même que les programmes sont faits « pour les enfants » (ou « les élèves ») n’est même pas entièrement fondée. L’un des enjeux du débat actuel sur l’école, nationalement impulsé, n’est-il pas de réécrire la loi d’orientation de 1989, et de remettre en cause le principe de l’élève au centre ? De ce point de vue, on peut considérer, après tout, que toute réflexion sur le « sujet » qu’est l’enfant est nul et non avenu. Mais sur ce plan, le rapport Thélot a été mesuré… et la remise en cause de l’axe de la loi d’orientation de 1989 plus encore !

 

Mais c’est justement parce que les apports que j’ai présentés sont décalés qu’ils peuvent stimuler la réflexion, la prise de distance, et tout compte fait, je l’espère, une meilleure compréhension.

 

 

 

Convergences.

 

En étant optimiste, on peut constater de remarquables points de convergence, néanmoins, entre le programme et cette approche psychanalytique.

 

Le programme de littérature semble aller dans le sens d’un développement de l’imaginaire des enfants, si important pendant la période de latence.

Les « classiques » sont valorisés à côté des productions de littérature de jeunesses actuelle : on peut entendre les contes patrimoniaux et leurs versions contemporaines...

Ce qui semble aller aussi dans ce sens, c’est l’encouragement à l’écriture, à la production de récits, qui correspond à ce que l’enfant, normalement, se fait mentalement en se racontant des histoires.

 

De même l’éducation civique paraît se faire opportunément : le ressort que la psychanalyse appelle l’idéalisation étant un puissant moteur pour que l’enfant adhère aux valeurs de l’école de la République, qu’il va percevoir d’abord comme les valeurs du maître. Dans la même logique l’EPS, notamment à travers les jeux de règle, récupère l’énergie pulsionnelle qui va permettre à l’enfant d’entrer dans des projets de socialisation .

 

De même l’éducation artistique. Les arts visuels permettent un travail d’expression dans la ligne de l’exemple du petit Samir, donné par S.Tisseron. Le théâtre et la danse sont des façons de mettre le corps en jeu, par le décalage (celui du personnage joué, par exemple). Etc.

 

Encore plus fondamentalement, la disponibilité de l’enfant à la période de la latence justifie, tout compte fait, ces démarches préconisées par les pédagogies dites nouvelles, et qui se fondent sur l’enfant « acteur de ses apprentissages ». La formule est parfois décriée. Certes il faut aussi inculquer, mais ce serait dommage de ne pas profiter de cette période de la vie où l’enfant est particulièrement disposé à apprendre ! Seulement, ce que la psychanalyse précise, c’est que les stades du développement cognitif, parfaitement décrits par Piaget, ne peuvent se déployer que sur le terreau de l’affectif. La rêverie, le jeu ont donc aussi droit de cité au cycle 3, comme fondements essentiels des activités mentales dites supérieures...

 

Divergences

 

L’éclairage de la psychanalyse invite aussi à prendre un certain recul par rapport au programme.

Arbisio-Lesourd tient d’ailleurs à bien faire la différence entre un diagnostic clinique (enfant perturbé dans un contexte personnel) et la question de l’échec scolaire, qui n’a pas à être formulée en termes psychanalytiques.

Si échec scolaire il y a, c’est d’abord un phénomène social, qui doit être traité politiquement et professionnellement.

Enquête à l’appui, elle évoque la question de la compétence de l’enseignant : celle-ci « semble jouer un grand rôle dans le taux de réussites et d’échecs dans une classe. Toutes conditions égales par ailleurs, le taux d’échec en apprentissage de la lecture peut passer de 10% à 42% dans une classe selon le niveau de compétence du maître »[8]

 

La notion d’idéalisation, propre à la période de latence, doit aussi nous retenir, à fois pour nous rendre modestes, et pour prévenir les inévitables désillusions de notre métier. Ici je dis « nous », car cela concerne tout enseignant, devant tout public, donc aussi le formateur. Mais le rapport de séduction narcissique est particulièrement fort avec les enfants des écoles, et comme c’est un jeu de miroir, maître et élèves s’y laissent volontiers prendre. Il faut simplement savoir que c’est un mécanisme qui a son ancrage dans l’inconscient, et que cela ne procède pas essentiellement de l’excellence de notre personne. Façon aussi de se prémunir lorsque pour des raisons qu’on ne maîtrise pas forcément (surtout en stage !) la mécanique ne fonctionne pas ! Il faut alors accepter la « blessure narcissique »... et c’est dur !

Cette prise de distance aide aussi à comprendre pourquoi une classe peut participer sincèrement à l’élaboration de règles de vie... sans du tout les appliquer. Car c’est une chose de faire plaisir au maître, et une autre que de gérer des pulsions !

 

Dernier point : la nécessaire éducation à l’image et notamment l’image médiatique. C’est sans doute le plus grand reproche que l’on peut faire aux programmes actuels, qui, tout en mettant l’élève au centre, sont d’une extrême exigence, par leur insistance sur les aspects cognitifs (orthographe et conjugaison devenues « observation réfléchie de la langue : du jamais vu !), et par la privilège accordé à la communication « acoustico-verbale », c’est-à-dire à la lecture-écriture. C’est effectivement en 2003 la condition de la réussite scolaire sine qua non, mais dans un monde régi par la compétition. Ceux qui resteront sur la touche sont bons pour toutes les manipulations, par de puissants vecteurs, qui, aujourd’hui ne sont plus scolaires, mais médiatiques…

 

 

 

5. CITATIONS D’OUVRAGES

 

 

Serge  Tisseron :

 

« Cette situation est en effet devenue plus critique que jamais : un nombre croissant de jeunes présentent aujourd’hui des difficultés à savoir lire et écrire. Mais ces échecs du système scolaire sont inséparables de ses réussites. Car de plus en plus d’adultes lisent des ouvrages variés et se lancent dans la rédaction de nouvelles, de romans, voire de leur autobiographie. Si leurs textes sont souvent mal rédigés, ils n’en révèlent pas moins un vif désir d’utiliser l’écriture pour s’exprimer. Or ces deux phénomènes sont liés exactement à la même cause : l’abandon des méthodes coercitives. Le fait qu’un nombre croissant d’enseignants renoncent à des méthodes répressives pour apprendre aux enfants à lire et à écrire permet en effet à ceux qui privilégient une appréhension verbale et acoustique du monde de réaliser leurs apprentissages avec plus de plaisir, et donc de développer ultérieurement une relation privilégiée à la lecture et à l’écriture. Mais en même temps ceux qui n’ont pas une relation privilégiée au verbal et à l’acoustique ne se trouvent plus obligés, comme par le passé, d’apprendre de force dans la peur et les larmes. Ils se détournent donc de ces formes d’apprentissage qui ne leur ont jamais correspondu, et auxquelles ils ne se pliaient jusqu’ici que par crainte d’être punis.

C’est pourquoi ceux qui rêvent de rétablir de méthodes plus contraignantes pour apprendre aux enfants la lecture et l’écriture feraient bien d’y réfléchir à deux fois. Les temps ont changé ! Les enfants qui ont une relation privilégiée aux images ne sont plus prêts aujourd’hui à y renoncer aussi facilement que par le passé, dans la mesure où l’environnement  audiovisuel les y confirme chaque jour. Sans compter qu’on risquerait bien, à vouloir rétablir de telles méthodes, de dégoûter aussi de la lecture et de l’écriture les enfants qui ont un rapport privilégié au domaine acoustico-verbal [9]

 

 

Charles PERRAULT – Contes de ma Mère l’Oye, La Belle du Bois Dormant (1697)

 

Il s’approcha en tremblant et en admirant, et se mit à genoux auprès d’elle. Alors, comme la fin de l’enchantement était venue, la Princesse s’éveilla ; et le regardant avec des yeux plus tendres q’une première vue ne semblait le permettre : Est-ce vous, mon Prince ? lui dit-elle, vous vous êtes bien fait attendre. » Le Prince charmé de ces paroles, et plus encore de la manière dont elles étaient dites, ne savait comment lui témoigner sa joie et sa reconnaissance ; il l’assura qu’il l’aimait plus que lui-même. Ses discours furent mal rangés, ils en plurent davantage : peu d’éloquence, beaucoup d’amour. Il était plus embarrassé qu’elle et l’on ne doit pas s’en étonner ; elle avait eu le temps de songer à ce qu’elle aurait à lui dire, car il y a apparence (l’Histoire n’en dit pourtant rien) que la bonne Fée, pendant un si long sommeil, lui avait procuré le plaisir des songes agréables.

 

 

Jean-Paul SARTRE – extraits de Les Mots, Gallimard, 1964[10].

 

L’idéalisation...

 

Dans notre famille, quelle débauche de générosité : mon grand-père me fait vivre et moi, je fais son bonheur ; ma mère se dévoue à tous (...) Notre vie n’est qu’un suite de cérémonies et nous consommons notre temps à nous accabler d’hommages. Je respecte les adultes à condition qu’ils m’idolâtrent ; je suis franc, ouvert, doux comme une fille. Je pense bien, je fais confiance aux gens : tout le monde est bon puisque tout le monde est content. Je tiens la société pour une rigoureuse hiérarchie de mérites et de pouvoirs...

(...)

Ma vérité, mon caractère et mon nom étaient aux mains des adultes ; j’avais appris à me voir avec leurs yeux ; j’étais un enfant, ce monstre qu’ils fabriquaient avec leurs regrets.

(...)

Il y eut des cris mais pas d’embrassements et ma mère s’enferma dans sa chambre pour pleurer : on avait troqué sa fillette contre un garçonnet. Il y avait pis : tant qu’elles voltigeaient autour de mes oreilles, mes belles anglaises lui avaient permis de refuser l’évidence de ma laideur. Déjà, pourtant mon oeil droit entrait dans le crépuscule. Il fallut qu’elle s’avouât la vérité. Mon grand-père semblait lui-même tout interdit ; on lui avait confié sa petite merveille, il avait rendu un crapaud : c’était saper à la base ses futurs émerveillements.

 

 

 

 

 

L’imagination...

 

Lecture…

 

Au cours d’une de nos promenades, Anne-Marie s’arrêta comme par hasard devant le kiosque qui se trouve encore à l’angle du boulevard Saint-Michel et de la rue Soufflot : je vis des images merveilleuses, leurs couleurs criardes me fascinèrent, je les réclamai, je les obtins ; le tour était joué.  Je voulus avoir toutes les semaines Cri-Cri, l’Epatant, Les Vacances, Les Trois Boys-Scouts de Jean de la Hire et Le Tour du monde en aéroplane d’Arnould Galopin qui paraissaient en fascicules le jeudi. D’un jeudi à l’autrre, je pensais à l’Aigle des Andes, à Marcel Dunot, le boxeur aux poings de fer, à Christian l’aviateur beaucoup plus qu’à mes amis Rabelais et Vigny. Ma mère se mit en quête d’ouvrages qui me rendissent à mon enfance : il y eut « les petits livrres roses «  d’abord, recueils mensuels de contes de fées puis, peu à peu, les enfants du Capitaine Grant, Le Dernier des Mohicans, Nicola Nickleby, Les Cinq Sous de Lavarède. A Jules Verne, trop pondéré, je préférai les extravagances de Paul d’Ivoi. Mais quel que fût l’auteur, j’adorais les ouvrages de la collection Hetzel, petits théâtres dont la couverture rouge à glands d’or figurait le rideau ; la poussière de soleil, sur les tranches, c’était la rampe. Je dois à ces boîtes magiques – et non aux phrases balancées de Chateaubriand – mes premières rencontres avec la Beauté… (partie Lire, pages 61-62)

 

Ecriture…

 

Mes intrigues se compliquèrent, j’y fis entrer les épisodes les plus divers, je déversai toutes mes lectures, les bonnes et les mauvaises, pêle-mêle, dans ces fourre-tout. Les récits en souffrirent (...) Je voulus radicaliser le roman d’aventures, je jetai par-dessus bord la vraisemblance, je décuplai les ennemis, les dangers : pour sauver son futur beau-père et sa fiancée, le jeune explorateur de Pour un papillon lutta trois jours et trois nuits contre les requins ; à la fin la mer était rouge ; le même, blessé, s’évada d’un ranch assiégé par les Apaches, traversa le désert en tenant ses tripes dans ses mains, et refusa qu’on le recousît avant qu’il eût parlé au général… (partie Ecrire, page 121)

 

 



[1]IFERGAN (Harry), ETIENNE (Reca), 6-12 ans, l’âge incertain,  Hachette, Littératures

[2] au prix raisonnable de 5 euros à la librairie d’occasion page 12 de Colmar, une bonne adresse

[3] neuf, sur le rayon jeunesse de Leclerc, aux prix à mon avis exorbitant de 6,08 euros, et encore Leclerc fait un rabais, en infraction avec le prix unique du livre.

[4] L’idée d’une relative indifférenciation sexuelle est peut-être aussi portée par des mutations dans la société. Les clés de l’actualité junior de janvier 2003 commentent, dans la rubrique « C’est moi » un livre intitulé « Le sexe des larmes »de Patrick Lemoine (Robert Laffont) ; l’article a pour titre : « tout le monde pleure », et le commentaire est le suivant : « c’est parce que la société change : les garçons rejettent moins la part de féminité qui est en eux, et les filles mettent en avant leur côté masculin. La société est devenue mixte : il n’y a plus d’un côté les garçons, de l’autre les filles. »

[5] pour la petite histoire : il est orphelin de père très jeune, et sa mère Anne-Marie l’élève au foyer des grands-parents ; le grand-père de Jean-Paul s’appelle Charles Schweitzer et le  cousin de ce grand-père  n’est autre que Albert,  « dont on sait la carrière »…

[6] voir B. BETTELHEIM, Psychanalyse des contes de fées, Pluriel, 1976, pages 334 et sv.

[7] Lire Grisélidis, à confronter aux réflexions faites dans le cadre de la formation égalité « hommes-femmes »…

[8] Auriaguerra, Marcelli, Abrégé de psychopathologie de l’enfant, 1984, Masson. Il s’agit donc d’une étude ancienne.

[9] Les bienfaits des images, pages 228-229

[10] Disponible dans la collection Folio, que j’utilise pour la pagination