Ce texte a été téléchargé sur le site « Sauver les lettres », regroupement passablement hétéroclite de tous les opposants aux réformes dans le champ de l’éducation nationale. Liliane Lurçat, ancienne élève de Henri Wallon, est une chercheuse de grand renom, hier à la pointe de l’innovation, aujourd’hui passée dans le camp des conservateurs. Ce n’est pas une raison pour se priver de cet apport, passionnant et qui donne à penser…

 

De la nécessité de l'écriture manuscrite comme écriture première

par
Liliane Lurçat*
Psychologie scolaire, n°66, avril 1988.
Télécharger ce texte : lurcat3.rtf

 

1. Les fonctions de l'écriture.

L'écriture remplit un certain nombre de fonctions qui se situent à différents niveaux de l'activité, du plus subjectif au plus objectif.

Elle est, fondamentalement, une activité individuelle, au même titre que le langage, elle constitue pour celui qui la possède un certain rapport au monde et à soi-même (1).

C'est parce qu'elle est une activité individuelle qu'elle devient un moyen d'expression. Quand l'écriture est suffisamment automatisée, on peut la reconnaître comme on reconnaît la voix ou le visage d'une personne. L'expression dans l'écriture fonde les études graphologiques.

L'acquisition de l'écriture constitue également une acculturation. L'écriture présente des caractéristiques nationales signalées par les historiens de l'écriture (2). Les tracés individuels révèlent les traits personnels de celui qui écrit ainsi que des particularités culturelles.

L'écriture est un moyen d'élaboration du sens. Parler et écrire constituent deux modes d'élaboration différents et complémentaires. En fixant la pensée, l'écrit oblige à formuler et à préciser ce qui ne peut être que suggéré dans l'oral. Dès lors, l'habitude d'écrire fortifie et entraîne l'exercice de la pensée conceptuelle. L'évolution du langage écrit dépend de l'évolution de la pensée. La syntaxe de l'écrit est plus souple, plus profonde, plus complexe que celle de l'oral.

L'écriture est un moyen de communiquer. C'est sa fonction la plus évidente et la plus banale.


2. La mise en place des différentes fonctions de l'écriture.

C'est au cours de l'acquisition individuelle de l'écriture que ses différentes fonctions s'exercent progressivement. L'acquisition de l'écriture par l'enfant est une étape essentielle de sa vie scolaire. L'écriture constitue le support de la plupart des apprentissages scolaires. Elle demeure par la suite un moyen privilégié d'expression et de communication.

L'acquisition de l'écriture est le résultat d'un long apprentissage qui débute à l'école maternelle par l'éducation de la trajectoire et s'achève quand l'enfant parvient à formuler sa pensée par écrit. Beaucoup d'enfants ne parviennent pas à ce stade, car il faut avoir automatisé le geste, la forme, la trajectoire, l'orthographe, la vitesse, pour que puisse s'exercer sans entrave le contrôle de la signification. C'est alors seulement qu'on peut s'entraîner à s'exprimer par écrit. [1]

En franchissant ces différentes étapes, les fonctions de l'écriture se mettent en place progressivement.

Les compétences individuelles dépendent de l'usage qui est fait de l'écriture dans la vie scolaire, privée et professionnelle. Elles sont en constante évolution chez ceux qui écrivent régulièrement. A l'inverse, on peut observer des détériorations de l'écriture chez des personnes qui n'écrivent jamais, essentiellement quand elles n'ont pas atteint le stade de l'automatisation.

L'expression dans l'écriture est tributaire de facteurs psychologiques qui personnalisent les tracés. La qualité pédagogique de l'apprentissage peut interférer de façon non négligeable. En effet, c'est à partir de l'écriture calligraphiée telle qu'elle s'élabore lors de l'apprentissage que les traits personnels se dégageront au moment de l'automatisation de l'écriture (3).

Le phénomène d'acculturation est un effet global de la scolarisation dans l'école d'un pays donné. L'enfant acquiert au cours de sa scolarité des traits d'identité nationale qui se manifestent également dans l'écriture. En France, les particularités nationales de l'écriture ont été tributaires des modèles d'écriture utilisés dans les écoles (4).

La fonction d'élaboration est directement liée à l'écriture manuscrite, dès l'apprentissage, par le choix de la main dominante. Quand j'écris, mon bras droit se déploie, entraînant ma main dans un mouvement somatofuge. Ma main gauche maintient la feuille, mon tronc prend appui sur mon avant-bras gauche. La main droite est active quand elle produit l'écriture, l'autre a une fonction plus limitée de point d'appui et d'équilibre. C'est l'inverse pour le gaucher, la main gauche est active et la main droite équilibrante.

Dans la dactylographie, les deux mains se partagent le clavier, elles remplissent la même fonction d'appuyer sur un certain nombre de touches de façon complémentaire, chacune évoluant dans la portion de clavier face à son hémichamp corporel.

En apprenant à se servir directement du clavier, sans passer par l'écriture manuscrite, en en faisant d'emblée une activité bimanuelle, on porte atteinte non seulement à l'aspect gestuel de l'écriture, donc à la fonction individuelle, à la fonction expressive et à la fonction d'acculturation, mais également à la fonction d'élaboration.

On peut se référer à la pathologie. Selon le docteur Hécaen, la fragilité de l'écriture tient en partie à la diversité de ses origines : il y a une relative dispersion des mécanismes qui sous-tendent l'écriture. En effet, l'écriture est en liaison avec plusieurs ordres d'activité. Par le lobe temporal elle est liée au langage parlé, par les circonvolutions pariétales, elle est liée aux activités gestuelles de formulation symbolique (5).

Le lien avec le centre du langage s'établit lors de l'apprentissage manuscrit et rend possible l'élaboration progressive du sens. L'accès à l'objectivité se réalise dans l'écrit par un dédoublement, lors de la matérialisation de ce qui est mental.

Les pathologies de l'apprentissage, telles qu'on les rencontre dans le cas d'échec scolaire peuvent être purement graphiques. Elles peuvent concerner la fonction d'élaboration. Dans ce cas l'enfant reste fixé à un usage non signifiant ou très peu signifiant des signes. L'écriture ne devient pas un moyen de communication. Le sens doit être préalablement élaboré avant d'être transmis.


3. De la nécessité de l'écriture manuscrite comme écriture première.

Actuellement la dactylographie sert le plus souvent à copier des textes préalablement élaborés. Quand elle est utilisée directement pour rédiger c'est par des personnes qui ont acquis antérieurement l'écriture manuscrite.

La dactylographie est une technique qui vient se greffer sur l'acquisition de l'écriture manuscrite. Il est illusoire et dangereux de vouloir identifier l'apprentissage de la langue écrite à celui d'une technique.

L'idée d'initier directement les enfants à la dactylographie sans passer par l'écriture manuscrite comme phase première de l'apprentissage se situe dans une tendance générale de remplacer l'expression par la technique.

Or l'écriture remplit différentes fonctions non réductibles à la communication. Elle joue un rôle important comme moyen d'expression et comme moyen d'élaboration du sens. C'est une oeuvre personnelle, celui qui écrit reconnaît son écriture et se reconnaît dans les mots qu'il a tracés. Ainsi, l'écriture manuscrite structure son rapport au monde. Au contraire, l'écriture dactylographiée est impersonnelle. En uniformisant l'écriture par l'apprentissage direct de la dactylographie, c'est donc la pensée qu'on risque d'uniformiser.

L'hypothèse selon laquelle on peut réduire l'enseignement de l'écriture à la technique dactylographique est absurde. Malheureusement : " Il est toujours possible de présenter toute absurdité et toute notion extravagante comme le dernier mot de la science (6)."



* Directeur de Recherche, CNRS.
1. Marcel Cohen : La grande invention de l'écriture et son évolution. Paris, 1958, Imprimerie Nationale. Voir p. 48: "Elle tend à devenir pour tous les hommes une sorte de fonction individuelle, à l'instar du langage dont elle est le doublement visible."
2. Marcel Cohen, op. cit., voir p. 359: " Si on considère ainsi que les écritures se classent par nationalités, on est amené à penser que les tracés à la main portent en partie la marque de caractères collectifs. "
3. Voir les travaux de Tajan.
4. Marcel Cohen, op. cit., voir p. 355: " Le milieu du XIXe siècle a vu paraître, surtout chez les femmes, une écriture dite anglaise, penchée et plutôt anguleuse, qui a influencé l'écriture scolaire. " Voir p. 356 : " Depuis l'enseignement obligatoire, les maîtres d'écriture se sont multipliés en la personne des instituteurs. Les questions d'écriture se débattent entre pédagogues "; p. 356 : " C'est un modèle convenu de l'écriture - pas toujours le même - qui est enseigné aux enfants. mais avec la généralisation de l'écriture les écarts individuels sont inévitables et de plus en plus admis même par des pédagogues rigoristes en la matière, pourvu que l'écriture soit suffisamment claire. "
5. Hécaen (H.), Angelergues (R.), Douzenis (J.A.). - " Les agraphies. " Neuropsychologia, 3, 1963, p. 179-208.
6. Arendt (H.). - " La crise de l'Education ", in La crise de la culture, Gallimard, 1972.

Télécharger ce texte : lurcat3.rtf

 



[1] Il faut bien relire les deux phrases qui précèdent  : ici le texte de Lurçat présente un écart maximal avec les programmes de 2002, et a fortiori avec l’enseignement de l’IUFM. Mais nos principes didactiques s’appuient sur d’autres acquis de la recherche. Il semble bien qu’un enseignement-apprentissage précoce de l’écriture soit un moyen puissant d’acquisition des bases de la lecture. Mais qu’entend exactement Lurçat lorsqu’elle évoque cette visée exigeante : « s’exprimer par écrit » ? C'est la fin du texte qui permet peut-être de mieux comprendre sa thèse, dans la mesure où pour Lurçat, l'écriture manuscrite est consubstantielle à ce qu'elle exprime : elle "structure le rapport au monde" de l'écrivain. Elle semble donc faire une distinction importante entre cette expression de haut niveau, et les écritures utilitaires, effectuées de son temps à la machine à écrire, aujourd'hui au traitement de texte. Sa position me semble tout de même difficile à argumenter en 2006 : des écrivains utilisent l'ordinateur ; et bien avant la micro-informatique, un grand poète français, Blaise Cendrars, a fait l'éloge de la "remington", la machine à écrire des années 20. Il est vrai que, grand blessé de guerre, il avait été amputé du bras droit. Lire ce texte : http://franceweb.fr/poesie/cendrs1.htm ou bien directement en cliquant sur Cendrars.

Le débat est ouvert. Il est bon de passer nos « dogmes » au feu de la critique, surtout si elle vient d’un esprit aussi éminent que Liliane Lurçat !