Le fait religieux

Comment aborder « Saint Nicolas » à l’école primaire ?

 

Contexte : formation « fait religieux » pour deux groupes de PE2 le 13 juin 2006

 

1. Une lecture anthropologique par l’entrée « imaginaire »

 

Avant d’entrer dans ce cours, il faut avoir pris connaissance de la collection d’ouvrages dédiés à Saint Nicolas. C’est un fond riche, qui provient intégralement de la médiathèque de Guebwiller. Certains de ces ouvrages sont également disponibles à la médiathèque de Colmar. Il est nécessaire d’avoir lu au moins un récit : la véritable histoire de Saint Nicolas, de Pion (La Renaissance du Livre)

 

Les dénominateurs communs

 

-            un personnage tutélaire, plutôt aïeul ou patriarche, doté de pouvoirs magiques, aimé des enfants

-            reconnaissable par son nom (Saint-Nicolas ou Nicolas)

-            reconnaissable à certains attributs visuels (notamment sa tenue épiscopale), inégalement distribués dans les récits) ou culturels (par exemple la référence au 6 décembre)

 

Un album fait exception : La fille du Père Fouettard (Magnan) : Saint-Nicolas en est absent.

 

Les récits sont variés : on peut dégager quelques trames communes :

 

-            autour du récit « noyau » des trois petits enfants et du boucher (4 albums : Pion, Baudroux, Debeire, Gontier)

-            autour de la visite du saint aux enfants, le 6 décembre : que va-t-il se passer ? (5 albums: Bittner, Scheidl, Richter, Schmid, + Magnan)

-            une sorte de récit étiologique : comment saint Nicolas est-il devenu le personnage de la fête ? comment Saint Nicolas est-il devenu le Père Noël ? (2 albums : Grosz, Schubert)

 

D’où un problème : comment se construit l’unité du personnage ? Pour un enfant, ce sera probablement par le croisement de références. L’histoire lui est lue autour du 6 décembre. S’il s’agit du récit « Les bottes de Saint-Nicolas », le lien sera fait avec le Père Noël, les illustrations évoquant explicitement ce dernier, sans aucun attribut religieux. Mais ce Père Noël s’appelle Saint-Nicolas. Et il arrive juste au moment où la maman d’Etienne est « en train d’allumer la première bougie de l’Avent ». Dans d’autres albums, les auteurs semblent vouloir éviter cette confusion avec le Père Noël, en soulignant très nettement  les attributs religieux du personnages, principalement sa mitre et sa crosse (les albums des éditions Bastberg, par exemple). Reste toutefois un invariant : la longue barbe blanche, le manteau rouge. Ce problème de confusion n’est peut-être pas si important. En effet, ce personnage de Saint Nicolas est d’abord une grande figure imaginaire, un archétype, dont il faut, pour commencer, tracer les contours.

 

Qu’est-ce qu’un archétype ?

 

Nous empruntons notre cadre théorique à la « psychologie des profondeurs » de Karl Gustav Jung (1865-1961), et à un ouvrage de Gilbert Durand, plus récent, Les structures anthropologiques de l’imaginaire.

 

Comme son contemporain Freud, Jung considère que l’humain ne se résume pas à la pensée claire et rationnelle, mais qu’il porte en lui un fond obscur, d’ordinaire refoulé qui se manifeste dans les rêves nocturnes. Cet « appel des profondeurs » peut nous submerger ; il importe donc de nous en prémunir. Mais exploré, canalisé, maîtrisé, il est aussi une grande force, « aussi secrète et puissante que celle qui gouverne la mer et les astres ». Jung, comme Freud, appellent « inconscient » cette « terra incognita » intime à chacun, mais leurs théories divergent. Pour Freud, l’inconscient est largement déterminé par le passé personnel de l’individu (les blessures de la petite enfance…). Pour Jung, l’inconscient est collectif, largement déterminé par la culture, voire le patrimoine génétique. C’est donc une théorie plus ouverte que celle de Freud, mais marquée par la référence à la sexualité. Elle intègre l’infinie richesse des contes, des légendes, des œuvres d’art. Mais il n’est pas besoin d’être très cultivé pour entrer dans cet univers intérieur. En ce sens, Bachelard est « jungien » quand il écrit que « l’image n’a pas de passé ». Une second trait est important chez Jung : le fait que l’inconscient est un dynamisme, il n’est même que cela. On veut dire par là qu’il y a une « vie psychique », faite de rêveries éveillées et de rêves nocturnes, qui sont toujours l’expression d’un travail. Un tel travail se fait principalement à travers des récits.Ce dynamisme qui s’alimente à nos ressources intimes nous aide à maîtriser notre chaos intérieur, et il nous pousse vers le haut. Il  s’incarne dans des figures, en général visuelles, en partie stabilisées par la culture, mais vivantes et changeantes, à l’instar de la vie intérieure dont elles sont l’expression : nous venons de définir l’archétype. L’ouvrage de Durand est une tentative pour lister ces archétypes dans la forêt des cultures du monde, et d’en repérer les principes organisateurs. C’est pourquoi, aux « visages du temps » (les archétypes terrifiants qui nous ramènent aux peurs primitives), il oppose successivement  les régimes « diurnes » et « nocturnes » de l’imaginaire. Le psychisme s’empare des archétypes, il les transforme, les détourne, les inverse, en invente de nouveaux aux passages, transformant le plomb en or. Très significativement, la dernière partie de l’oeuvre de Jung est une méditation sur l’alchimie. Ce sont là des généralités. Mais un examen attentif de la figure du Saint à travers ces récits (et d’autres !) peut donner des idées plus précises à un enseignant « réflexif » (c’est-à-dire préoccupé de savoir ce qu’il transmet quand il raconte à des enfants de telles histoires).

 

Aux origines lointaines : une figure effrayante et indistincte

 

L’album de Debeire, dans sa partie documentaire, indique que la fête de Saint Nicolas est héritée d’anciennes traditions celtes, liées à l’abondance, à la fécondité et à la mort. « C’est pourquoi, jadis, j’étais accompagné par un cortège de gens masqués, déguisés en animaux cornus ou poilus : cerfs, ours… qui effrayaient les mauvais esprits et les jeunes filles de leurs bruits de chaînes et de sonnailles »…

On trouvera dans l’ouvrage savant de Durand (pp.76 et sv.) un exposé documenté de ces rêves théoriomorphes, peuplés d’animaux effrayants… La contemplation d’un tableau de Jérôme Bosch, ou plus près de nous, du tableau de Grunewald : La Tentation de Saint Antoine (élément du retable visible  à Colmar), peut nous en donner une idée.

A voir aussi, pour bien prendre la mesure des terreurs enfantines qui se cachent dans les profondeurs de  l’histoire du bon saint : Saturne mangeant ses enfants, tableau de Goya. En effet, cet archétype n’émerge pas tel quel dans les récits, qui sont toujours déjà le produit d’un travail accompli par le psychisme. On le soupçonne toutefois en questionnant textes et images. Par exemple, dans Les habits neufs de Saint Nicolas, une double page montre au premier plan un lapin et des corbeaux[1] (animaux mythiques s’il en est !) et au second plan, Nicolas à cheval au milieu d’une troupe indistincte, perdue dans la neige : « ses assistants ». Référence lointaine au substrat archaïque, où le personnage était encore multiple, effrayant parce que multiple ? Et comment ne pas penser aux rites primitifs de la fécondité en lisant l’histoire des trois enfants « partis glâner aux champs » ?

Pour un petit exposé complémentaire, qui permettra de remonter aux sources archaïques, donc pré-chrétiennes de la légende, voir le site :

http://www.censure.org/politique/religions/catho/nicolas.htm

et la présentation du personnage de Hellequin.

 

Brève analyse de la légende des trois enfants.

 

Ce qui frappe évidemment est la similitude manifestement recherchée et exploitée par les auteurs avec le Petit Poucet. Ce sont plutôt ici les spécificités qui vont nous retenir.

 

-            les trois petits enfants

 

Poucet est le dernier de sept frères. Les contes des Grimm mettent plusieurs fois en scène un frère et une sœur (Frérot et Soeurette, Hansel et Gretel, les deux frères, les trois frères, etc.). Sans entrer plus avant dans une lecture psychanalytique, ou peut admettre, avec Bettelheim, qu’il s’agit moins d’individualités distinctes que de plusieurs niveaux de la personnalité. Dans la légende, ce qui peut encore nous arrêter est l’insistance sur le mot « petit ». L’exploit de Poucet force d’autant plus l’admiration que l’ogre est gigantesque et méchant. Dans la légende, que les enfants soient « petits » rend le boucher plus effrayant, et surtout Saint Nicolas plus grand. Les illustrateurs jouent sur ces oppositions de taille des personnages, par exemple la dernière double page de Baudroux, où le bon Saint Nicolas abrite les trois enfants sous son immense manteau, dans un geste enveloppant presque maternel.

 

-            le boucher

A l’évidence, ce personnage se confond, dans ces quatre versions de la légende avec l’ogre  du  Petit Poucet. Dans la version  de Debeire, l’identification est explicite, puisque le boucher s’appelle l’Ogre Cayatte. Traditionnellement l’ogre est un géant très méchant, qui aime la chair fraîche, principalement celle des petits enfants. Le schème imaginaire qui le définit essentiellement est l’avalage, faisant de son ventre énorme, le premier de ses attributs. Un autre schème doit lui être associé : une vitesse de déplacement fulgurante, liée à son gigantisme, lui permettant de traverser l’espace en grandes enjambées ; les « bottes de sept lieues » sont dans le conte de Perrault et de Grimm, l’attribut de ce second schème imaginaire. Tous deux renvoient à des peurs archaïques : celle d’être coupé en petits morceaux et dévoré, celle d’être englouti par la fuite du temps. Le tableau de Goya : Saturne dévorant ses enfants, évoque de manière saisissante cette figure archétypique terrifiante.

 

-            le « bon Saint Nicolas »

La même méthode, qui consiste à construire l’archétype en décomposant les attributs du personnage devrait nous permettre de dépasser deux approches courantes. La première, inspirée par un zèle tout laïque, vise à occulter tout symbolisme religieux. Et la seconde, qui découle de la première, c’est de ne retenir du personnage que les composantes neutres (et commerciales) : celles du Père Noël.

Le premier trait frappant est la taille de Saint Nicolas, qui l’apparente aux géants. Tous les illustrateurs soulignent cet aspect, que le personnage soit « pernoëlisé » ou non, à l’exception d’un seul (Scheidl  & Corderoc’h) qu’il faudra analyser. L’album qui le montre le mieux est celui de Baudroux, par exemple sur la double page qui introduit le saint dans l’histoire. C’est un personnage immense, sur fond de montagne dénudée, en pleine lumière. Tous ces détails ont leur importance.

Ensuite le physique et le costume. C’est ici que trop d’attention portée au fait religieux risque de nous détourner de l’essentiel à ce niveau de l’analyse. Le grand manteau rouge à liseré d’or, qui fait ressortir le surplis blanc immaculée. La barbe fournie et elle aussi toute blanche. Et les deux attributs de l’autorité religieuse : la mitre et la crosse, qui sont la couronne et le sceptre dans l’ordre de la royauté. Nicolas apparaît ainsi comme un « bon géant » et comme une grande figure solaire.

Reste un dernier attribut, secondaire, en tous cas inégalement pris en compte selon les versions. L’évêque, lorsqu’il apprend l’histoire des trois enfants, s’en revient de voyage : « au retour d’un pèlerinage en pays lointain » (Gontier) ; « revenant d’un lointain voyage » (Debeire). C’est cette fonction qui paraît importante, et on peut lui associer l’âne, comme moyen de transport, même si, superficiellement, l’animal se glisse différemment dans la fiction. Dans les versions de Debeine et de Gontier, il lui est offert en récompense par les parents des trois enfants. Il est absent de la version de Baudroux. C’est dans la version de Pion que son rôle magique est mis en évidence. Il appartient au début aux enfants, et lorsqu’ils sont perdus dans la forêt, il devient le messager intercepté par le saint, qui lui permet d’intervenir. Dans l’ensemble des versions, ce qu’il faut voir, c’est que l’âne, qu’il soit associé  au personnage au début ou à la fin du récit, relie définitivement le géant au thème du transport dans l’espace et dans le temps. Il s’agit bien sûr d’un espace-temps merveilleux : le « pays lointain » des contes, et leur temporalité bien particulière. Le délai d’intervention, selon les versions dure 7 jours (Pion) ou sept années (Gontier).

 

entre le boucher-ogre et l’évêque-bon géant, quel rapport ?

Il faut espérer maintenant que notre méthode porte ses fruits… en nous permettant, en douceur de nous rendre à l’évidence. Les attributs respectifs de l’ogre et du bon géant sont en parfaite correspondance, et les seconds sont  l’inversion des premiers.  Que l’on puisse assimiler le bon saint à un ogre gentil a de quoi choquer, moins notre  conscience religieuse, que l’attachement à un stéréotype. C’est l’occasion de poser un principe qui structure le schéma narratif d’une multitude de récits de ce genre. C’est précisément la fonction d’un récit que de transformer, notamment par le procédé de l’inversion, plus savamment appelée « euphémisation » des  figures imaginaires négatives en figures positives. Et même, et c’est encore plus important : c’est parce que le psychisme anticipe cette « victoire » qu’il peut affonter, sans dommage, les images terrifiantes. En clair, nos ogres méchants, bouchers, et autre Père Fouettard nous sont infiniment précieux. Ils font partie de la famille, mais dans l’ordre imaginaire, des figures de Nicolas et autres bons géants les précèdent…

 

- de Gargantua à saint Christophe, d’autres figures de bons géants…

A la suite des travaux de Durand, on pourrait parfaire la démonstration, mais elle serait lourde vu son poids d’érudition. En quelques lignes, il faut signaler que la grande figure archétypique du bon géant s’appelle en folklore celtique Gargantua, popularisé au XV° siècle par François Rabelais. Ce dernier explique le nom par un jeu de mot à propos du gosier, que le géant, comme il se doit a fort grand : « car grand (le gosier) tu as ! ». Mais Durand, plus scientifiquement rapproche le nom Gargantua d’une racine indo-européenne qui signifie la pierre et par extension la montage : kar ou kal, gar ou gal, d’où des toponymes désignant des lieux élevés comme Corbeil… et le mot « corbeau » qui désigne un oiseau solaire. C’est au soleil en effet, et au régime diurne de l’imaginaire qu’il faut associer le bon géant. Il existe dans le folklore chrétien un autre bon géant, qu’il faut connaître puisque comme Nicolas, le prénom est largement répandu. Saint Christophe porte un nom d’origine grecque : christo-phoros, c’est-à-dire le « porteur du Christ ». La légende, significativement, se développe au XI° siècle, à la même époque que celle de Saint Nicolas. Le géant Christophe prend sur ses larges épaules un enfant, qui se révèlera être le Christ, et il lui fait passer un torrent impétueux, le sauvant ainsi de la noyade. En récompense, son bâton fleurit.

Le rapprochement avec l’histoire des trois petits enfants devient plus intéressant encore quand on sait que Christophe était au départ un géant à tête de chien effrayant (cynocéphale). Le récit fonctionne selon le même principe de l’inversion euphémisante. Automobilistes, nous avons peut-être un porte-clé à l’effigie du saint. Patron des voyageurs et des transporteurs, il est invoqué aussi contre les accidents fatals et la mort subite, celle qui prive le voyageur du « viatique » des sacrements. Christophe, bon géant, saint tutélaire, est capable de convertir en « bonne mort » un tel accident, toujours menaçant au Moyen Age mais de nos jours également…

 

La « pernoëlisation » de Saint Nicolas

 

Qu’en est-il des autres albums de la collection ?

 

A l’exception de « Je peux t’aider, Saint Nicolas ! » et de « La fille du Père Fouettard », leur iconographie efface les traits spécifiques du saint, et retient l’image d’un classique « Père Noël ». Un mot de cet album de Scheidl et Corderoc’h. Deux traits à mon avis majeurs le rendent digne d’intérêt malgré une histoire assez mièvre. Elle tient d’ailleurs en peu d’épisodes. Perdu dans la nuit dans une forêt enneigée, Saint Nicolas doit son salut à une série d’animaux secourables, dont le dernier, le renne, finit par le mener à bon port, au village où il doit remettre ses cadeaux. Premier trait : le saint ne rencontre au cours de cette histoire aucun humain, mais seulement une série d’animaux, dont certains, notamment le hibou et l’ours appartiennent au régime nocturne de l’imaginaire. La lune, astre nocturne s’il en est,  est aussi de la partie. Rappel : par « régime nocturne de l’imaginaire », il faut entendre une grande structure qui permet de catégoriser une multitude de récits où la nuit est revalorisée. Au soleil violent de midi, s’oppose la douce clarté de la lune, le firmament parsemé d’étoiles (« mes étoiles au ciel faisaient un doux-frou-frou », Rimbaud, Ma Bohême), et toutes les rêveries du foyer, dans la chaleur bienfaisante de l’âtre. Et c’est bien le cas dans cette histoire gentille, où la petite troupe, passablement frigorifiée, fait une halte au fond de la caverne de l’ours (appartiennent au régime nocturne de l’imaginaire les animaux qui hibernent !), et se pelotonnent, Saint Nicolas y compris, au creux de la fourrure du plantigrade débonnaire.

Le second trait, typique aussi du régime nocturne, est la miniaturisation du saint. Il est en effet revêtu de tout son attirail épiscopal, la haute taille en moins, se retrouvant ainsi à la même échelle que le hibou, l’écureuil et la souris. C’est une illustration d’un autre principe qui permet, dans bien des contes, de surmonter les images effrayantes. G.Durand l’appelle gullivérisation, en référence au roman anglais de Jonathan Swift, qui joue sur les rapports d’échelle entre le grand et le petit, au profit, toujours, du second. Voir aussi le ch.VII et VIII, la miniature, et l’immensité intime chez Bachelard, La Poétique de l’espace. On pourra rapprocher de cette histoire Le petit loir qui voulait rencontrer saint Nicolas (Schmid). Le loir, encore un animal hibernant, encore un animal du régime nocturne de l’imaginaire…

 

L’autre exception est « La fille du Père Fouettard » de Magnan et Moski aux éditions du Bastberg, mais dans la collection « Graines d’insolence ». Cet album paraît en 1997, la même année que celui de Baudroux et Pereira, dont l’iconographie, si belle, magnifie la légende traditionnelle. Ici c’est l’antidote ! Exit Saint Nicolas, ne reste que le  Père Fouettard, ou plutôt la famille Fouettard, propulsée de l’univers merveilleux de la « légende dorée » dans une zone pavillonnaire à l’ombre des HLM. Les personnages sont des caricatures. C’en est d’ailleurs fini du Père Fouettard, qui ne fait plus peur à personne jusqu’au jour où il est remplacé par sa fille affreusement mal élevée… L’humour et le rire sont des invariants de la littérature enfantine, et les éditions de Bastberg, que je connais par les albums sur Saint Nicolas exploitent d’ailleurs cette veine dans d’autrs ouvrages.

 

Les autres albums accompagnent, par leurs fictions, la mue de Saint Nicolas en Père Noël mondialisé, qui s’effectue d’abord au prix d’une déperdition de l’imaginaire. Le petit loir qui voulait rencontrer Sint Nicolas est de la même inspiration animalière que l’album de Scheidl, mais de Saint Nicolas, le personnage barbu  encapuchonné de rouge, qui traverse la forêt avec son âne, portant son grand sac, n’a plus que le nom. Les habits neufs de saint Nicolas (Scunbert)le – décembre à 0h5, présente un Saint Nicolas, épuisé, au bout du rouleau, mais qu’un troupe de joyeux lurons va régénérer en fringant Père Noël vers le 24 décembre. Ou peut-être avant, l’histoire ne le dit pas, pas plus qu’elle ne mentionne le trust Coca Cola, puisque la mue est l’œuvre de cette marque, génial coup de pub, marketing avant l’apparition du concept.

Les bottes de Saint Nicolas (Richter) et Saint Nicolas et le bûcheron (Siegenthaler) sont des fantaisies moralisatrices… exprimées en termes très  chrétiens dans la 4° de couverture du second ouvrage : « Une légende bien illustrée, pleine de l’amour de son prochain ». Cet amour du prochain, bien correct, est illustré à merveille par l’avant-dernière image : une maman, un papa, une petite fille, un petit garçon, dans un intérieur douillet et confortable, et le Père Noël apportant ses cadeaux… accompagné du pauvre bûcheron qui les a ramassés dans la neige suite à leur perte par un Saint Nicolas distrait. Pour sa récompense, la famille lui offre à l’honnête bûcheron un bon manteau bien chaud. Et le voilà reparti dans le froid le cœur content. L’illustrateur lui a fait une tête moustachue de clandestin sans papier… mais je doute qu’il l’ait fait exprès ! Le personnage qui manque terriblement dans ces albums est l’ogre (ou le boucher, comme on voudra), dont il me paraît criminel de priver les enfants. C’est empêcher, on le voit bien, la mécanique bienfaisante de l’imaginaire de fonctionner. On a envie de poser ce principe : chassez l’imaginaire, la morale revient ! Elle revient peut-être même avec la religion, mais je m’empresse d’ajouter une « certaine » religion. Et cette religion-là, cette morale-là,  doivent être pourfendues, sans merci par l’école de la République.

 

Vers un nouvel avenir pour le bon saint ?

 

Au lendemain du 11 septembre, il faut sans doute, provisoirement, faire notre deuil de la Légende dorée de Jacques de Voragine. Les vies de saints sont devenues hautement problématiques ; non seulement elles n’ont plus grand chose à nous dire parce que leurs références sont pour nous perdues, mais leur valorisation, même à titre de conservation patrimoniale, risque d’attiser des haines religieuses que l’on croyait passées au rebut de l’histoire.

Une conclusion de ce travail pourrait être : laissons donc la « véritable histoire de Saint Nicolas » au folklore lorrain, mais lisons avec les enfants les contes de Grimm et de Perrault. Mais même ces contes-là, il n’est pas certain qu’ils répondent, « bruts de décoffrage » aux interrogations de l’heure.

Le temps viendra peut-être où des écrivains assez puissants et féconds sauront réinventer des légendes pour notre temps . En tous cas la tentative de Grosz et Lunelli, dans « Un, deux, trois Saint Nicolas » va dans un tel sens. Le bon Saint Nicolas à venir sera fils de Nicola, le courbeur de bois, de Nicoli, le lisseur de pierres… mais leur association ne pourra procéder que du premier nommé dans ce très beau conte : Nicolo, le brodeur de mots. De cette tentative il faut rapprocher l’album de Solotareff : « Quand je serai grand, je serai le Père Noël » qui s’efforce de donner une réponse à la hauteur de l’imaginaire à la question que se pose tout enfant, mais ici hors de toute référence religieuse : « mais d’où vient donc le Père Noël ? ». Précisons qu’un telle réécriture est l’œuvre, en littérature adulte de Michel Tournier, dans le Roi des aulnes, roman où l’on retrouvera tous les thèmes imaginaires ici brassés…

Proche de l’histoire de Saint Nicolas et le bûcheron, celle de Luc, Ahmed et Saint Nicolas (Bittner et Kirchberg) n’échappe pas non plus au « politiquement correct ». Mais le récit, astucieusement ficelé, en racontant comment Luc, à la fois par amitié, sens de la justice, et pour continuer de croire en cette belle histoire, garnit lui-même les chaussures de son copain Ahmed avant le passage du saint, puisque Ahmed a été aussi sage que lui… Le récit ne résout rien… et dans la réalité il arrive souvent que Luc et Ahmed n’habitent pas dans le même immeuble. Mais dans une classe dite « multiculturelle », la lecture d’une telle histoire permet déjà de parler et de se parler… et c’est bien assez !

 

 

Bibliographie 

 

Voir la fiche de présentation des ouvrages de la médiathèque de Guebwiller.

 

Pour l’analyse théorique :

 

-            article JUNG dans l’Encyclopedia Universalis

-            BACHELARD (Gaston), La poétique de l’espace, Coll. Quadrige, 1957, 1981, PUF

-            BETTELHEIM (Bruno), Psychanalyse des contes de fées, 1976, Robert Laffont, Pluriel

-            DURAND (Gilbert), Les Structures anthropologiques de l’imaginaire, 1° ed. 1967, Dunod

-            PEJU (Pierre), L’Archipel des contes, 1989, Aubier

-            TOURNIER (Michel), Le roi des aulnes, roman, Gallimard NRF, 1970, Prix Goncourt.

 

 



[1] Sur le corbeau, oiseau solaire, voir Durand pp.143-144