Recension d’album

Satomi ICHIKAWA

Y a-t-il des ours en Afrique ?

L’école des loisirs, 1998.

 

C'est une famille de touristes

qui est venue nous dire bonjour

Ils doivent venir de très loin.

Ils ne parlent pas notre langue.

Ils ont beaucoup d'habits sur eux

et ils nous regardent tout le temps

dans leur appareil photo.

Il paraît que c'est pour se souvenir.

Ils sont marrants.

 

 

 

L’histoire est, comme ont dit « mignonne » : le petit Meto habite avec sa famille et ses animaux un « tout petit village au milieu de la savane africaine ». Survient, en 4x4, une autre famille, celle-là de touristes occidentaux (l’auteure, japonaise, imagine des gens de son pays) qui mitraille à qui mieux mieux, avec appareils photo et caméras, la gentille famille d’Afrique. Deux regards s’échangent entre la petite fille touriste, qui tient un ours en peluche, et Meto, est fier de montrer sa petite chèvre. Mais les voilà repartis aussi sec, lorsque Meto s’aperçoit que la petite fille a oublié « le petit animal ». Et le voilà qui s’élance dans une course éperdue, à travers toute la savane peuplée d’animaux sauvages, afin de rendre son bien à l’enfant des touristes. Il la rattrape in extremis sur le dos d’une agile girafe, suivi de tous les animaux de la savane, alors que la famille est déjà montée dans l’avion du retour. Pour le récompenser, la petite fille laisse à Meto le ruban rouge qu’elle portait dans ses cheveux. Bien jolie histoire, en effet, servie par des illustrations, notamment animalières, aptes à susciter le rêve. L’histoire s’adresse bien sûr à des très jeunes lecteurs.

D’où vient alors le malaise qui m’a saisi à la lecture, voire l’indignation ? C’est au début de l’histoire, la représentation de ces touristes descendant de leur véhicule et se prenant en photo mêlés aux villageois, qui m’a d’abord laissé perplexe. Et cette double page qui les montre repartant encore plus vite que venus et sans demander leur reste, une partie de la famille touriste gardant, par-dessus le toit du  4x4 l’œil rivé dans le viseur de leur « canons » à images numériques braqués sur les « indigènes ». Rien n’évoque dans cette figuration une rencontre authentique, si ce n’est le geste d’adieu esquissé par les deux enfants, et pour cause, il n’y a ni rencontre, ni échange. Toute la violence du rapport du tourisme riche à une société pauvre est ainsi exhibée, dans une totale bonne conscience de riches ! Bien entendu ce n’est pas là le propos ! Mais alors comment se fait-il que cette histoire de jouet retrouvé ne puisse pas fonctionner à l’inverse ? Pourquoi la fiction de la famille de Méto voyageant au Japon est-elle inimaginable ? Et pourquoi un tel décalage  dans les codes de la représentation ? La famille japonaise « occidentale » avec costume, équipement high tech, véhicule et avion de tourisme  est parfaitement réaliste. Mais le récit, scénario et illustrations,  ne fonctionne qu’au prix d’une complète « déréalisation » des « Africains ». Dans la vision du village et de ses habitants, absolument rien n’évoque ni la misère, ni les dangers des conditions de vie. La géographie reste vague : savane, réserve protégée , ou univers de fantaisie …  Les fauves sont miniaturisés, et les vaches du Sahel sont grasses comme des tarines savoyardes… Et que dire de l’invraisemblance de la situation ? Pour que l’histoire fonctionne, les animaux sont   devenus stupides, puisqu’ils confondent une peluche avec une possible proie vivante ! L’histoire ne comporte même pas l’idée que posséder une chèvre vivante, c’est quand même mieux qu’un ours en peluche ! Il y aurait là de quoi rendre perplexe même un enfant de cinq ans…

Ce qui contribue encore au malaise est le choix d’une écriture à la première personne : c’est Meto, l’enfant africain, qui raconte, et les récits à la première personne, à la différence des contes ou des fantaisies (où domine plutôt la 3° personne) sont  le mode d’énonciation des récits vécus.

Cette fantaisie gentille  pose ainsi un problème très sérieux. Peut-on, sous prétexte d’enchanter des petits, porter une atteinte aussi grave à la représentation du monde ? Quels sont ici les effet induits d’une telle édulcoration ? A qui profite le crime ?

A titre d’antidote, et pour se convaincre que même pour des enfants de la maternelle, on peut écrire autre chose, autrement, il faut lire de Blaise Cendrars : Petits contes nègres pour enfants des blancs (Folio Junior). Et relire un extraordinaire poème en prose de Charles Baudelaire, écrit en 1861, par un génie qui ne se mêlait pas d’écrire pour la jeunesse. L’album intitulé « Le joujou du pauvre » n’est pas encore paru, à ma connaissance. Il a son auteur, il attend son illustrateur. JMM.