Maîtrise de la langue au cycle 3

 

Une démarche d’OBSERVATION REFLECHIE DE LA LANGUE , du début à la fin.

 

contexte : une mise au point concernant la formation en français, rendue nécessaire par une discussion en novembre 2006 avec un groupe de PE2.

 

 

Etape N°1 : à l’IUFM, en formation, et chez soi, à la table de travail : expertise

 

 

les maîtres s’approprient le fonctionnement d’un système spécifique de la langue orale et écrite.

 

 

Le point de départ est l’accord du participe passé, dans les formes verbales au passé composé. C’est un « cas particulier »

 

Le point d’arrivée sera l’accord en genre et en nombre dans les phrases contenant le verbe être, et le même accord en genre et en nombre à l’intérieur du groupe nominal. Ce n’est plus un cas particulier, mais un domaine plus général. Non pas le tout du programme, mais un gros morceau.

 

Comme nous le ferons dans l’étape 3 avec les élèves, nous partons nous aussi de l’observation d’un texte.

 

Maman a cuisiné le déjeuner. C’était extra-bon. J’avais presque fini mon ketchup quand la sonnette de l’entrée a retenti.

Zioup (c’est le bruit que je fais quand je cours à fond la caisse) je suis allé ouvrir la porte. C’était Louis. Il arrivait en avance en plus. J’ai essayé de faire comme si de rien n’était. Je lui ai tendu la main et de ma voix de cow-boy j’ai dit

-  Salut mec

Comme ils font dans les westerns quand ils ne sont pas contents. Louis m’a tendu la main à son tour, il a serré la mienne en disant

-  Bonjour, mon petit bonhomme

Non mais, franchement, est-ce que j’ai une tête de bonhomme ? Il a continué à serrer ma main, ses gros doigts commençaient à me faire mal, si ça durait il allait me la broyer en miettes, et il a demandé en faisant un sourire méchant 

-Alors, qui c’est le plus fort ?

Heureusement, maman est arrivée pour me délivrer. Elle a proposé à Louis de boire un café avant d’aller se promener.

 

(Olivier de Solminihac, Pas une fée, Animax de l’école des loisirs, 2004)

 

-  repérer dans cet extrait tous les accords en genre et en nombre 

-  quelles sont les marques de genre et/ou de nombre qui s’entendent ? lesquelles ne s’entendent pas ?

-  quelles activités de transformation (additions, substitutions) pourriez-vous imaginer pour faire découvrir aux élèves ces régularités ?

 

 

 

Accords en genre 

 

Le phénomène affecte les verbes conjugués au passé composé avec l’auxiliaire «être », mais aussi l’adjectif dans le groupe nominal, l’adjectif en position d’attribut, le pronom adjectif possessif.

 

La difficulté pour l’élève est dans la non correspondance systématique de l’oral et de l’écrit pour ces marques ; certaines ne s’entendent pas.

 

Les marques qui s’entendent

Les marques qui ne s’entendent pas

la mienne

gros doigts

sourire méchant

pas content

+ les déterminants au singulier

je suis allé

Maman est arrivée

 

En lecture le repérage de ces marques conditionne la compréhension de l’extrait ; la forme « je suis allé » me permet de comprendre que le narrateur est un garçon. Par contre, dans un autre récit autobiographique, la forme « j’ai cuisiné un bon plat » ne me permet pas de savoir si c’est papa ou maman qui a fait le plat.

 

Accords en nombre 

 

idem + toutes les formes verbales conjuguées

 

Les marques qui s’entendent

Les marques qui ne s’entendent pas

Tous les passés composés (partie auxiliaire)

 

la mienne

gros doigts

sourire méchant

pas content

arrivée

 

Pour un enfant qui n’a pas encore la représentation mentale de la table des conjugaisons, ce que nous appelons le passé composé est une forme qui varie par son début (ce que nous appelons l’auxiliaire), et qui est très stable à la fin (le participe passé avec « avoir » est invariable ; avec « être » une variation s’entend, mais pas toujours)

 

Constats :

 

a)                      le phénomène de l’accord en genre et en nombre affecte différentes places syntaxiques ; il n’est pas spécifique au verbe ; il fonctionne aussi à l’intérieur du groupe nominal ; c’est l’accord en nombre qui affecte généralement le verbe, qui est soumis aussi, et là c’est une spécificité du verbe, à l’accord avec la « personne[1] » ; l’accord en genre ne concerne pas le verbe, sauf dans le cas particulier des formes composées avec l’auxiliaire « être ».

b)                      le système des accords en genre et en nombre doit être envisagé de deux points de vue, à l’oral et à l’écrit ; en termes triviaux, les accords ne s’entendent pas toujours ; dans nos grammaires scolaires apprises, ce double point de vue n’a en général que très peu été pris en compte

c)                      le passé composé avec l’auxiliaire « avoir » n’entre pas dans le champ de cette analyse, sauf dans le domaine de l’accord du sujet avec l’auxiliaire « avoir », qu’il n’y a pas lieu de considérer à part : « nous avons chanté » fonctionne exactement comme nous chantons.

 

Où trouver des aides ?

 

Pour cette partie, vous pourrez trouver  des compléments utiles dans la Grammaire méthodique du français, pp.184-185, p.242, p.348-350.

 

Des manuels récents pour le cycle 3 intègrent dans le livre un fascicule : Mon mémento de français (Retz, Mon manuel de français, CM2) ou Mémo (Hatier, Facettes, CM2). Vous pouvez les consulter à la médiathèque. Ces mémentos peuvent vous aider à reformuler de manière juste et rigoureuse une règle pour les élèves. Mais ils ne sont pas suffisants pour bien préparer une séquence.

 

Conséquences didactiques

 

Etape N°2 : en formation à l’IUFM

 

On n’est pas encore au stade de la fiche de préparation, mais à celui de la progression. On réfléchit à partir du niveau de la classe, à partir du programme, et on planifie des séquences.

 

 

1) conséquences pour la PROGRESSION

 

On pourrait décider de travailler simultanément tous ces cas d’accord en genre et en nombre, en faisant apparaître le caractère systématique de la règle, notamment dans l’équivalence :

 

 

-  des cow boys contents (1) " ils ne sont pas contents (2) " maman est arrivée (3)

 

Il y a là trois entrées :

 

-  la chaîne des accords dans le groupe nominal (1)

 

-  la chaîne des accords dans la phrase attributive (2)

 

 

-  la chaîne des accords dans les verbes au passé composé avec l’auxiliaire « être » (3)

 

Recherchant en stage filé les fameuses progressions sollicitées par des formateurs, nous tenons là un fil conducteur.

 

Nous pourrons, en fonction de notre classe

 

" soit construire plusieurs séances ou nous traiterons simultanément l’accord en genre et en nombre selon deux ou trois entrées différentes

 

" soit enchaîner plusieurs séances où ces deux ou trois entrées différentes seront traitées  successivement

 

Chacune de ces séances pourrait se centrer sur une difficulté dominante, par exemple :

 

" les accords qu’on n’entend pas (voir ci-dessus)

 

" les accords qu’on entend ou qu’on n’entend pas mais entre éléments disjoints (mot-maître avant le mot à accorder, cas le plus facile)

 

ex : les enfants, autour du sapin, pressés de découvrir leurs cadeaux, se bousculent

 

" même chose, mais mot-maître après le mot à accorder

 

ex : pressés de découvrir leurs cadeaux, les enfants se bousculent autour du sapin

 

L’erreur à ne pas commettre, c’est de travailler simultanément, et seulement,  sur les deux cas particuliers du passé composé avec « avoir » ou « être », ou pire, sur la règle inventée par Clément Marot. Ce serait contre-productif. Vous trouverez évidemment des élèves au cycle 3 qui savent très bien le faire, mais c’est une pseudo-réussite. Les opérations qu’ils font ne sont pas réfléchies mais seulement mécaniques (et pour cause ! elles associent deux analyses, donc deux opérations mentales bien trop différentes).

 

Rappel : on appelle « séquence » une unité d’apprentissage, qu’elle prenne ou non plusieurs séances. On appelle « séance » une unité de temps. Cette distinction est intéressante pour vos conditions de travail. A mon avis, si vous entrez dans la démarche que je propose, vous gagnerez du temps, de l’énergie, et de la cohérence, en préparant à l’avance une grande séquence, qui vous distribuerez sur plusieurs séances du lundi.

 

2) pour la CONSTRUCTION de chaque séance

 

Vous veillerez  toujours à mettre en correspondance ce qu’on entend à l’oral et ce qu’on voit avec les yeux à l’écrit, de manière à sensibiliser les élèves, tout au long du cycle 3, à la spécificité de l’écrit

 

a)                l’écrit n’est pas la retranscription pure et simple de l’oral

 

" et là on en demande beaucoup aux enfants, puisqu’au CP, et encore un peu au CE1,  ils ont appris avec émerveillement le pouvoir des signes écrits de représenter des sons qui ont du sens[2] !

 

b)               l’écrit présente des signes sans  correspondant à l’oral, mais qui sont utiles, voire nécessaires

 

" vos élèves accrocheront d’autant plus à cet aspect capital que vous saurez les conduire vers un nouvel émerveillement : dans bien des cas, les lettres que je n’entends pas sont nécessaires pour bien comprendre !

 

c)                pour que les élèves y parviennent efficacement, il faudra prévoir deux chemins

 

-  le plus court, mais le moins efficace : le repérage des différences en lecture

-  le plus long, mais le plus efficace : le repérage des différences en écriture

 

voir les textes didactisés.

 

 

 

 

Conséquences didactiques

 

Etape N°3 : chez vous, à la table de travail, et sur le terrain

 

Enfin nous y sommes, nous construisons notre fiche de prép du lundi !

 

1.                       On part toujours de textes sur lesquels on fait des observations

 

Attention ! la consigne « observez » ne suffit pas : il faut que les enfants soient guidés.

Plus les enfants sont jeunes, moins ils considèrent le texte comme un ensemble de mots. En jargonnant, on dira qu’ils ne se mettent pas spontanément dans la posture « métalinguistique »

Eux s’intéressent prioritairement, et même exclusivement au contenu : en jargonnant : ils sont dans la posture langagière. J’ai observé souvent des séances d’observation qui ont fait naufrage à cause de ce malentendu.

 

Cliquez ici pour trouver une fiche guide pour réussir l’observation d’un texte.

 

 

2.                       A partir de l’observation guidée, on construit progressivement des« régularités »

 

Une « régularité » et non une règle : le but n’est pas d’arriver tout de suite à apprendre par coeur une « règle » immuable, mais à décrire un fonctionnement observé.

 

Selon les niveaux, il faudra un nombre variable de séances pour construire les notions de

 

-  genre (masculin et féminin)

-  nombre (singulier et pluriel)

 

sachant qu’on le fera toujours par les manipulations ; et qu’on attachera une grande importance à comparer ce qu’on entend / ce qu’on écrit.

 

 Exemples de régularités que nous pourrions tirer avec les enfants des deux textes didactisés, dans la rubrique « à retenir » du cahier prévu pour cela :

 

 


Les garçons sont rentrésles filles sont fatiguées – les garçons rentrés – les filles fatiguées.

 

" quand les noms sont au pluriel, j’écris « les » et je fais l’accord en mettant  un /s/ à l’adjectif ou au participe

 

 

 


 

Les garçons sont rentrés – un bon bol de chocolat – la tisane est bonne – les filles sont fatiguées

 

" quand les noms sont au féminin, je fais l’accord en ajoutant un /e/ à l’adjectif ou au participe

 

Attention :

 

-  je n’entends pas toujours les accords

-  parfois je n’ajoute pas seulement un /e/ au féminin : bon " bonne

 


Certains manuels comme Parcours (Hatier, cycle 3) proposent de visualiser le système des accords par un fléchage. Pourquoi pas ? c’est à essayer. Ce dispositif fait apparaître un problème que je ne traite pas (vous voyez à quel point c’est complexe) : l’orientation de l’accord peut être droite " gauche ou gauche " droite, selon la position du « mot maître ».

 

Deux remarques pratiques 

 

Il est préférable de faire précéder l’énoncé de la régularité par de brefs exemples, pour que l’enfant (et les parents qui regardent le cahier à la maison) voient le domaine de pertinence de cette régularité. En effet, plus loin dans la progression, il faudra intégrer d’autres marques du pluriel que le /s/, par exemple le /x/ dans «bijoux ».

 

Le mot « régularité » définit une option didactique du maître. Cela ne veut pas dire qu’il faut l’employer avec les élèves. Ils sont habitués au mot « règle ». Votre collègue titulaire à juste titre l’utilise, les parents aussi. On le garde.

 

 

3.                       Des réinvestissements dans des « problèmes »

 

Avant de lancer les enfants dans des exercices tout faits, trouvés dans des manuels, ou sur internet, il faut au moins les faire soi-même… dans bien des cas, les exercices de cartable.net ne seront pas adaptés à la démarche, et se révèleront terriblement contre-productifs. Vous perdrez parfois moins de temps en les inventant vous-mêmes. L’ordinateur et le traitement de texte seront des outils très utiles.

 

Les activités qui suivent sont de simples exemples. Si vous avez un double niveau, elles pourront être effectuées en autonomie, pendant que vous travaillez avec l’autre niveau.

 

 

a)                      trouve si c’est un garçon ou une fille qui écrit :

 

je suis revenue de l’école – je ne suis pas arrivé à l’heure – nous sommes parties du plateau sportif[3] – je suis tombé sur un gros titre dans le journal – nous avons été punies par la maîtresse

 

Cet exercice prépare à bien lire

 

Pour que l’exercice soit réfléchi (et qu’il dure) :

 

consigne : classe les phrases en deux colonnes : c’est un garçon qui parle / c’est une fille qui parle. Tu recopies les phrases, et tu soulignes la lettre qui te permet de trouver la réponse.

 

Variante pour les bons et les rapides : tu peux continuer la phrase, en mettant de nouveaux indices :

 

" nous sommes parties du plateau sportif, Cindy et moi.

 

b)                      continue les phrases suivantes sur le modèle :

 

" Arrivée à Hong Kong, elle a pris des cireurs de chaussures en photo

 

Contente d’avoir réussi…

Fâché d’avoir été puni…

Invitée à l’anniversaire de Lara…

Injustement accusé par ses chefs…

 

Pour que l’exercice ait du sens :

 

Les exemples peuvent être tirés de textes de fiction lus dans la classe (le jeu est alors de deviner de quelle histoire il s’agit )

 

Ou tirés d’informations actuelles ou historiques.

 

Injustement accusé par ses chefs, le capitaine Dreyfus a été réhabilité[4]

 

Cet exercice prépare à bien écrire

 

c)                      fabriquer des définitions de mots croisés (indice = marque du genre et/ou du nombre)

 

par exemple :

 

pressées, elles donneront du  vin " solution : « grappes » (des élèves pourraient proposer « raisins » : même nombre de lettres dans les cases, mais on ne peut pas dire : « les raisins elles…)

 

fière, elle me présente une souris entre les dents " solution : (ma) chatte

 

parfois éternelles " solution : neiges (ils l’ont vu en géo cette semaine avec la titulaire)

 

 

Bien d’autres exercices, ludiques, mais surtout conçus pour des élèves intelligents (et par hypothèse, tous le sont !) sont possibles. Une fois que vous savez où vous voulez aller, si vous êtes en panne d’invention, vous pouvez explorer les manuels, et même glaner sur la Toile. Mais pas avant !

 

 

Etape N°4 : chez vous de nouveau, à partir du bilan de votre première séquence, et à l’IUFM avec le formateur

 

 

 

RETOUR SUR LES PROGRESSIONS : pistes pour de nouvelles séquences

 

 

 

Et le passé composé avec « avoir » dans ces propositions ?

 

Il n’est pas question de l’exclure.  La grande majorité des verbes (mais pas les plus fréquents) se conjuguent avec l’auxiliaire « avoir ». Et le passé composé est le temps par excellence du récit oral.

 

On le trouve dans un très grand nombre de textes narratifs littéraires de jeunesse, les auteurs tenant justement à maintenir dans leur écriture cet effet « oral ». L’extrait  tiré du récit « Pas une fée » en est un exemple.

 

De ce fait vous pouvez même commencer par là. Dans ce cas la progression NOUS mènera du constat d’invariabilité du participe dans cette construction, vers l’orthographe du participe, toujours en partant de ce que j’entends.

 

j’ai chanté, j’ai fini, j’ai pris, j’ai construit, J’ai entendu, j’ai ouvert

 

J’entends :  é, -i, -u

 

Mon logiciel ne me permet pas de transcrire l’alphabet phonétique international. A vous d’améliorer cette fiche.

 

J’écris : /é/, /i/, /is/, /it/, /u/, /ert/

 

où l’on voit que les confusions seront faites avec –er, terminaison de l’infinitif, avec le /s/ du pluriel, avec le /t/ de la 3° personne

 

Nous sommes dans un autre « cas particulier » ; il faudra refaire une expertise « pour le maître », avant de nous lancer.

 

Si l’emploi du temps le permet, si le formateur obtient l’attention du groupe, si…, cette séquence  pourra  faire l’objet d’un autre parcours.

 

 

 

Il faut que le sucre fonde (Bergson)



[1] Cet aspect sera travaillé à partir d’une autre entrée, traditionnellement appelée les « conjugaisons ». C’est prévu aussi dans le parcours de cette année de formation.

[2] En jargonnant : à faire des correspondances grapho-phoniques

[3] là où j’habite, tous les enfants connaissent ce lieu ; pour ancrer vos exemples dans la vie des enfants, renseignez-vous sur leur environnement quotidien ; c’est une autre raison d’inventer vos exemples

[4] Cette affaire n’est pas au programme, et leur passe à 10 000 km au-dessus de la tête. Pas si sûr, si vous ouvrez votre enseignement et si vous leur communiquez votre passion pour les timbres. Je signale au passage que le capitaine était mulhousien, que son portrait était ces derniers temps affiché partout dans la ville de Mulhouse.