A propos de PEF et de Yak RIVAIS, auteurs turbulents…

 

contexte : formation PE1 tronc commun préparation à l’épreuve du CAPE et option LJ

 

PEF, de  son vrai nom Pierre Elie Ferrier, né en 1939, ex-journaliste : on ne présente pas cet auteur de littérature de jeunesse, célèbre depuis le milieu des années 70-80, auteur d’un album « intemporel[1] » : La belle lisse poire du Prince de Motordu et de la princesse Dézécolle. A ses débuts, PEF a travaillé aussi avec la chanteuse Anne Sylvestre. Depuis, il a produit plus d’une centaine d’albums, qui exploitent en long, en large et en travers la veine des « mots tordus ». Au cours de notre séance du 4 octobre, j’ai lu quelques extraits du Dictionnaire des mots tordus et une page de l’histoire de Napoléon dans Les belles lisses poires de France : « Après la Révolution, un Corse du nom de Pomme à Tarte, après avoir livré plusieurs pagaïes[2] avec les armées de la République, devient le chef de la France. Ayant fait enterrer un très grand nombre de soldats, amis ou ennemis, il se fait même couronner Enterreur des Français ».

Le grand atout de PEF, c’est qu’à ses talents de joueur de mots, il ajoute un coup de crayon (ce n’est pas toujours lui qui met les couleurs). L’effet d’étrangeté qu’induit le jeu de mots est prolongé, amplifié par les illustrations. Ainsi, si l’on admet que les princes et autres grands de ce monde habitent dans de somptueux balais, il est normal que leurs enfants soient logés dans de petits balais, donc des balayettes, image de balayettes maisons à l’appui. Un délire en images est ainsi chez PEF toujours, simultanément, le pendant du délire verbal, et il conquiert sa propre autonomie. Dans certains albums, la part de jeux de mots, jamais absente, peut être plus réduite, l’humour délirant étant alors essentiellement porté par les images. C’est le cas de deux autres classiques du même auteur (entre autres) : Au fou les pompiers, et surtout Moi ma grand-mère. Nous pourrions nous souvenir de cet auteur si une problématique de dossier, présenté à l’épreuve d’option,  était le rapport texte-illustration.

Il arrive cependant à cet écrivain réputé peu sérieux d’être grave. L’album Je m’appelle Adolphe est une réflexion, à l’usage des enfant du cycle 3 (voir au-delà : cet album m’a moi-même interpellé), sur la naissance du nazisme. Toujours, avec une dose d’humour sans lequel PEF ne serait pas lui-même. Dernière précision à propos de PEF : c’est un auteur qui fréquente les écoles, il intervient, précisent les notices biographiques, longuement dans les classes (comme Yak Rivais, et comme le faisait Gianni Rodari).

Si je me dépêche de rédiger cette fiche, ce n’est pas pour faire avec vous le tour de l’univers de PEF. Pour cela, voyez en BCD ses albums, mais aussi sur les rayons de petits romans de jeunesse, une collection de ses oeuvres en petits formats de poche ( Folio  Cadet Bleu chez Gallimard). C’est plutôt pour prolonger la réflexion menée pendant la séance. A la lecture des extraits ci-dessus, truffés de mots tordus, des personnes du groupe ont réagi avec une certaine perplexité. Ne risque-t-on pas avec certains enfants, de porter atteinte à des représentations de la langue, qui ne sont pas encore bien en place ? Ne risque-t-on pas d’installer le mot tordu à la place du mot juste, et par là de trahir notre mission d’instituteur/trices ? Il y a eu débat entre nous. D’autres ont dit que des lectures de ce type peuvent  avoir un effet bénéfique sur le développement de l’imagination. A quoi le formateur a répondu en donnant son propre avis. Sans doute faut-il des enfants qui jouissent d’une relative sécurité linguistique pour que le commerce des œuvres de PEF leur soit vraiment profitable. En clair, je n’accède au jeu de mots « les belles lisses poires » que si je suis capable d’articuler correctement à l’oral ce GN, et si je possède assez de vocabulaire pour comprendre : « les belles histoires », et plus subtilement encore, la polysémie histoires / Histoire de France. Un projet à base d’œuvres de PEF en moyenne section de maternelle, ou dans un cycle 3 d’une école où pour la plupart des enfants le français serait « langue seconde », ne conviendrait sans doute pas. Et a fortiori je n’introduirais  peut-être pas ce type de lectures  dans une classe de primo-arrivants.

En reprenant ces arguments qui sont les vôtres, je m’aperçois que leur dénominateur est la norme linguistique. Pas touche à la langue ! Mais le petit extrait des Belles lisses poires de France que j’ai lu pose aussi le problème de l’enseignement de l’Histoire. Les jeux de mots de PEF ne sont pas complètement anodins, et le fait d’écrire : Napoléon enterreur des français est évidemment une prise de position. Un grand clown du Québec, nommé SOL, déversait dans des sketches désopilants, il y a quelques années, son analyse corrosive de la société et de la politique, évoquant, par exemple la « grande démocrasseuse », et sa plaisanterie pointait  le manque de démocratie au Québec et ailleurs. Mais on voit en classe les dérives possibles. PEF, c’est donc très bien, mais ça ne suffit pas, il faut encore des séances d’histoire bien préparées !

Il y aurait quand même, en nous en tenant à la langue,  au moins deux raisons de ne pas priver les enfants des œuvres de PEF, peut-être dès le cycle 2, en tous cas au CM. D’une part les enfants adorent les jeux de mots. Une preuve entre autres : toute la presse d’information de jeunesse comporte une page de jeux : charades, devinettes, rébus, qui sont fabriqués bien souvent à partir de fonctionnements langagiers. De même les blagues, que les enfants aiment à se raconter : elles sont pour la plupart à base de jeux de mots.  A cette raison s’en ajoute une autre : encourager dans la classe des pratiques de jeux langagiers, à condition qu’ils soient repris  par l’observation réfléchie, entraîne utilement les enfants à objectiver les faits de langue. C’est tout bénéfice pour beaucoup d’enfants. En effet, c’est la capacité, inégalement favorisée par la culture familiale, de faire de la langue un « objet » d’attention, qui génère, très tôt dans la scolarité, les inégalités scolaires (voir Vygotsky, voir Lahire).

Il se peut aussi que la crainte exprimée par certains d’entre nous, quant aux risques de confusion qui pourrait s’installer, ne soit fondée que partiellement. Les enfants font assez bien, et assez tôt, la différence entre la norme et l’écart.

Pour mémoire, un autre auteur partage avec PEF son engagement militant sur le terrain, son amour de la langue, et son humour à toute épreuve. C’est Yak Rivais, qui fut longtemps instituteur. Lui aussi a produit des ouvrages devenus des « intemporels », comme « Les sorcières sont NRV », ou encore « Viens jouer dans mon bac à fables » (Ecole des loisirs, collection Neuf).  Le courant littéraire auquel se rattache son œuvre (comme celle de PEF) est l’OULIPO (Ouvroir de Littérature Potentielle). Nous y viendrons. Je signale de Yak Rivais un manuel publié il y a plus de 10 ans chez Retz, mais qui n’a pas une ride : « Jeux de langage et d’écriture – Littératurbulences ». En « dessoudant », comme l’a dit joliment une « nouvelle » dans la promo,  les deux morceaux de cette invention verbale, on dira, peut-être, que ces deux auteurs, quoique turbulents, peuvent initier les enfants à la littérature, et à la langue,  aussi bien que des auteurs plus recommandables.



[1] Les « intemporels » : expression qui figure au catalogue de l’école des loisirs, pour désigner des albums qui tiennent plusieurs décennies, par exemple Les trois brigands de Tomi Ungerer. On pourrait dire des « classiques », mais ce terme est peut-être réservé aux œuvres du patrimoine, qui font partie de l’histoire littéraire, sur une période beaucoup plus longue. Par exemple Sans Famille de H.Malot, 1878.

[2] Le Robert propose les deux orthographes : « pagaille » et « pagaïe ». PEF retient la deuxième.