Ecrire ensemble des cartes postales :

mais d’où venait donc l’idée ?

Pour le groupe 4 de Colmar (UE31 - 15 décembre 2010). Nous n'étions pas nombreux, et à partir d'une proposition de séquence intégrant le passé composé, nous avons recherché un type d'écrit simple, culturellement bien identifié, assez stéréotypé pour faciliter la production dès le cycle 2. J'ai repensé à ce projet "cartes postales" proposé dans une formation continue bilingue il y a quelques années à Guebwiller (du temps du CFEB !). Raison pour laquelle les productions sont en allemand. Mais ça peut évidemment fonctionner en français. Les trois cartes postales fictives que nous avons examinées montraient bien les 5 étapes (je ne me souvenais plus de la pertinente analyse de GP), à savoir : localisation, considérations, satisfactions, mentions, salutations. Si pas convaincu(e)s, reprenez des cartes postales authentiques que vous avez reçues.

Et immanquablement on y trouve des matériaux linguistiques corrélés : le passé composé, par lequel nous sommes entrés dans cet univers, mais aussi le présent de l'indicatif, mais aussi les pronoms de la première et de la 2° personne, et le "on" équivalent de "nous", qui pose un délicat problème d'accord. Bref de quoi construire un parcours un peu plus riche que le simple apprentissage du passé composé. C'est la conclusion qui se dégage du travail fait ce soir avec le petit groupe des héroïques présent(e)s : essayons de travailler sur plusieurs faits de langue co-présents dans un même type d'écrit. Ici, d'un point de vue linguistique, c'est le "système du discours" (programme PE1 M1)

Vous pouvez me demander plus amples explications par mail si besoin.

 

 portrait de Georges Perec par Pierre-le-Tan paru dans le Magazine Littéraire N°398, mai 2001 - L'OULIPO.

comment s’y est pris Georges Perec

 

notre chantier à nous

 

Curieux projet, que l’on comprend mieux quand on situe l’œuvre de Perec dans le courant où elle s’est développée : l’Ouvroir de Littérature Potentielle (OULIPO) fondé en 1960 par Raymond Queneau et François Le Lionnais.

 

« Courant » n’est pas vraiment le mot qui convient : il y a un aspect de canular dans cette réunion d’écrivains et de mathématiciens, de société secrète aussi : comme les membres du Collège de Pataphysique, auquel l’OULIPO est d’ailleurs rattaché, ses membres procèdent régulièrement, depuis sa fondation à des réunions rituelles, autour de tables biens garnies de victuailles, mais toujours avec présidence de séance (tournante), et ordre du jour aussi copieux que le repas : Création, Erudition, Action, Menus propos … qui n’est pas sans rappeler l’ordre impeccable des entrées de nos cartes postales.

 

Une commune idée réunit les « oulipiens » : des contraintes fortes engendrent de nouvelles formes littéraires, ouvrant de nouveaux espaces à l’Imaginaire. D’où leur engouement pour les mathématiques, et notamment sa branche informatique, largement explorée par ces précurseurs avant l’ère de Microsoft.

 

Pour autant, toutes les productions du groupe ne sont pas littéraires. Il n’est pas certain, par exemple, que les 243 cartes postales, par Georges Perec, entrent complètement dans cette catégorie. Mais elles peuvent « servir à » l’écrivain : « Nous appelons littérature potentielle la recherche de formes, de structures nouvelles et qui pourront être utilisées par les écrivains de la façon qui leur plaira ».

 

Parmi les œuvres de l’OULIPO que l’on peut considérer comme littéraires, figurent très certainement des romans de Perec, dont certains connus du grand public : La Disparition, roman policier de plus de 300 pages écrit sans utiliser une seule fois la lettre E, et la Vie Mode d’Emploi, prix Médicis 1978, son roman le plus abouti, où l’on voit qu’un jeu combinatoire déterminé par des règles aussi invisibles que sophistiquées n’empêche pas, bien au contraire, dévoquer l’ indicible : la  blessure secrète, jamais guérie, d’un enfant juif orphelin de père et de mère disparus dans la violence du siècle.

 

Comment l’écrivain Georges PEREC s’y est pris

 

pour réaliser 243 cartes postales, pas une plus, pas une de moins… et parfaitement fictives…

 

Comment écrire 243 cartes postales différentes ?

 

On trouverait quelques secrets de fabrication dans l’ouvrage, confidentiel, où Perec fit paraître le résultat de sa tentative :

Deux cent quarante-trois cartes postales en couleur véritables, in L’infra ordinaire, La librairie du XX° siècle, 1989, pp.33-68.

Cet ouvrage est difficile d’accès. Mais on trouvera une présentation satisfaisante (quoique nimbée de quelques zones d’ombres) sur le CDROM Machines à écrire, version multimédia de trois œuvre oulipiennes, par Antoine Denize, sous le conseil éditorial de Bernard Magné, Gallimard. Le ministère a doté les médiathèques des IUFM de ce petit chef d’œuvre, et vous pouvez donc le consulter sur place.

C’est de là que je tire ce qui suit.

 

Les ingrédients de base sont

 

- les 5 entrées propres à tout message inscrit sur une carte postale écrite dans les règles de l’art : LOCALISATION – CONSIDERATIONS – SATISFACTIONS – MENTIONS – SALUTATIONS

 

- à leur tour combinées avec un triple choix :

 

Ville

Région

Hôtel

Météo

Sieste

Bronzage

Nourriture

Plage

Bien-Etre

Insolation

Activités

Rencontres

Bisous

Pensées

Retour

 

Où l’on voit que la cohérence d’une carte à l’autre sera évidente par le premier et le dernier ingrédient, mais plus aléatoire pour les trois autres. En effet, Insolation et Activités ne sont pas des équivalents, ni Activités et Rencontres ou Activités et Insolation.

 

A partir de ces choix, Perec va vers une formulation mathématique :

 

A

F

K

B

G

L

C

H

M

D

I

N

E

J

O

 

Sachant que l’ordre doit être respecté d’une étape verticale à l’autre, mais qu’à l’intérieur de chaque étape, on a toujours le choix entre trois variantes horizontales, on aboutit à

 

3 X 3 X 3 X 3 X 3 possibilités, c’est-à-dire à 3 5 textes, soit 243 cartes postales… Chaque combinaison donne lieu à un programme d’écriture.

 

Par exemple :

 

FGHDJ : Région + Météo + Plage + Insolation + Pensées

 

ALCNE : Ville + Bronzage + Nourriture + Rencontres + Bisous

 

KGMIE : Hôtel + Sieste + Bien-ëtre + Activités + Bisous

 

On peut s’amuser à retrouver la combinaison :

 

Soit la carte 98 :

 

Un petit mot de Quimperlé ! On se dore au soleil. Fruits de mer à gogo. J’ai appris à faire les crêpes. Mille pensées

 

Correspond à la combinaison ALCIJ

 

 

Comment trouver le matériau linguistique : les toponymes, le lexique et la syntaxe du vacancier ?

 

Perec utilise des procédés systématiques. Il fait une liste alphabétique de 81 noms de villes, et autant de régions et d’hôtels.

 

Il lui faut aboutir à des multiples de 9. Il y a 26 lettres dans l’alphabet. Perec ajoute une 27° lettre, selon un critère (apparemment) aléatoire.

 

A défaut de pouvoir consulter l’ouvrage, on trouvera ces listes sur le logiciel Machines à écrire (Antoine Denize, Gallimard), qui présente la création de Perec de manière interactive.

 

 

 

Un petit mot de Quimperlé ! On se dore au soleil. Fruits de mer à gogo. J’ai appris à faire les crêpes. Mille pensées

 

Correspond à la combinaison ALCIJ

 

 

 

 

 

Comment trouver le matériau linguistique …

 

les toponymes, le lexique et la syntaxe du vacancier ?

 

Pour  aboutir à 243 cartes, il fallait des multiples de 9. Il y a 26 lettres dans l’alphabet. Perec ajoute une lettre, de manière apparemment aléatoire, ce qui fait 27. Pour les noms de ville, il construit de cette façon 3 listes alphabétiques de 27 villes, ce qui fait 81 noms. Et il procède de la même façon pour les noms de région, et les noms d’hôtel. Au bout du compte, il obitent donc 81 x 3, soit 243 localisations différentes. A défaut de pouvoir consulter l’ouvrage, on trouvera les listes complètes sur le CDROM Machines à écrire.

 

Dans quel ordre placer ces 243 cartes ?

 

Les maintenir dans l’ordre alphabétique serait une solution, mais un peu commune. Un problème qui a toujours interessé Perec, et que l’on va retrouver au centre de la conception de la Vie Mode d’Emploi, apportera une solution à la façon oulipienne : c’est la polygraphie du cavalier. Soit un damier de 64 cases. Quel sera le parcours d’un cavalier qui passera sur toutes les cases de l’échiquier sans se poser deux fois sur la même. Il existerait des centaines de solutions , dont certaines, d’après Euler, sont en plus des carrés magiques ! Perec en propose trois, pour chacune des trois séries de 81 cartes.

 

 

Mais ce n’est pas fini

 

Pas question de répéter trop souvent les mêmes formules. Perec fait des listes de « façons de parler ». Pour les localisations, il y aura 81 noms de lieu et 9 expressions de base, autorisant cependant des variantes :

 

-  Nous campons près de…

-  Nous avons atterri à…

-  Nous voilà à …

-  Une lettre de…

-  Un grand bonjour de…

-  Nous voici à…

-  Un petit mot de…

-  Dernières nouvelles de…

-  Nous avons planté nos piquets du côté de…

 

Cette liste précise de 9 expressions fournit à Perec l’occasion de jouer une nouvelle fois avec les nombres, et cela de deux façons successives.

 

le carré magique :

 

Sachant qu’il y a 9 formules à utiliser dans un certain ordre, Perec part d’un carré magique de 9 nombres, dont la somme, quel que soit le sens de lecture, sera toujours 15.

 

Voici ce carré magique

 

1

9

5

8

4

3

6

2

7

 

 

Ensuite le carré magique est de manière à procurer non pas 9, mais 81 nombres, par deux opération successives :

 

pour commencer, le carré est lu 3 fois dans des sens de lecture différents pour obtenir 3 séries de 9 nombres (soit 27 nombres)

 

 

195843627 : horizontalement dans le sens classique

537942186 : verticalement en commençant par la gauche

189645237 : en diagonale en commençant par le côté supérieur gauche et en sens ascendant

 

le boustrophédon

 

c’est un type d'écriture archaïque utilisé par les orientaux et les Grecs, imitant le mouvement des sillons tracés dans un champ par un boeuf, et dans lequel une ligne se lit de gauche à droite, la suivante de droite à gauche, et ainsi de suite alternativement (TLF)

 

En reprenant la série précédente de 27 nombres, on peut alors les lire de 3 manières différentes

 

 

Ce principe génère encore une fois 3 parcours de lecture, ce qui porte les 27 nombres précédents à 81 !

 

Le lecteur naïf lit des formules qui se succèdent dans le plus complet désordre, alors qu’il s’agit d’un ordre secret et sophistiqué !

 

La « cerise sur le gâteau » 

 

Une opération supplémentaire va achever de « brouiller les cartes », en modifiant une dernière fois l’ordre de ces dernières. Perec applique un principe de sélection d’une carte toutes les 5, dans l’ordre suivant 5-10-15 puis 1-6-11, etc. jusqu’à épuisement du stock.

 

Le résultat est un série de 243 cartes figées dans un ordre qui correspond à la volonté de l’auteur (mais auquel il n’est pas interdit de toucher, dans la mesure où quelques erreurs ont peu s’y glisser, à moins qu’il s’agisse d’une astuce ultime…Perec avait un intérêt particulier pour le manque, le défaut, l'erreur dans le système,citant une phrase de Paul Klee : "Le génie, c'est l'erreur dans le système".

 

Le CDROM apporte à l’œuvre sa touche finale, dont Perec, trop vite disparu, n’a pu que rêver. Un logiciel permet au lecteur de trouver à partir du texte d’une carte donnée, le texte qui lui correspond, ou l’inverse, ce qui est une fonctionnalité certes intéressante, mais banale. Mais il réserve une surprise, plus créative. A partir de trois ingrédients de base : un ciel, un décor, et un premier plan, le lecteur peut fabriquer 243 images différentes, et leur faire correspondre un texte lui aussi obtenu par combinaison de phrases. Ce n’est pas le moindre génie de Perec, et des oulipiens, que d’avoir imaginé avant l’ère informatique, une façon d’écrire la littérature justement vouée à cette technologie…

 

Ajoutons que l’entreprise a fait des émules.

 

Sur le net, un site d’apprentissage de la langue allemande pour les étrangers (IFA : Institut für Auslandsbeziehungen)) exploite l’œuvre de Perec et fournit la traduction en allemand de quelques cartes. Faire Google : IFA + Postkarten.

 

 

Un passionné s’est lancé dans la production de 243 cartes postales à partir des textes de Perec (lequel, j’aurais presque oublié de le dire n’a produit que les textes), avec une double contrainte : ne se servir que d’images disponibles sur internet, et tenir compte d’un rapport, même allusif, entre les images et les textes. En prendre connaissance avant que ce site, peut-être éphémère, peut-être illicite (attention aux droits d’auteur en matière d’images), ne disparaisse de la Toile... Voici son adresse :

 

http://243postcards.canalblog.com/

Ecrire ensemble des cartes postales, quel intérêt ?

 

A priori aucun pour des adultes experts, rompus à ce genre pratiqué surtout en vacances, ou le « kitch » des prises de vue  le dispute aux « stéréotypes » d’écriture au verso.

 

Toutefois il en va autrement pour des enfants du cycle 2, pour lesquels l’écriture d’une carte postale ne va pas de soi… alors que l’enjeu social est particulièrement évident (« pense à envoyer une carte à ta mamie… »)

 

La mise à jour, avec l’aide de Perec, des entrées invariables d’une carte postale ordinaire nous aura permis aussi d’objectiver des consignes. Or des consignes objectives, et parfaitement claires,  permettent un travail coopératif en atelier, dans la mesure où chaque participant peut intervenir sur un même texte, soit pour le continuer, soit pour l’amender.

 

Il y a là un cadre propice à ce « travail de groupe », si délicat à mettre en œuvre en production d’écrit. La règle pourrait être la suivante : le groupe est justifié si la production d’une part ne peut être effectuée par un individu seul, d’autre part si la production finale n’est pas seulement la somme des apports de chacun. Cette double condition a été respectée. La lecture des 45 cartes produites ( que nous n’avons pu faire en collectif, faute de temps), aurait révélé à chaque co-producteur le fruit de son travail multiplié par 45, et chaque fois surprenant.

 

Dans la situation spécifique de petits producteurs francophones en langue allemande, il nous est apparu aussi que des listes de formules stéréotypées (en français et en surtout en allemand) pouvaient fournir des points d’appui sécurisants pour l’émergence de quelques perles, relevant non de la reproduction, mais de la création. Le jeu, défini par Perec, nous a permis d’aller de passer de la contrainte, de la répétition, de la re-production, à la production de variantes, à l’invention, voire le création.

 

La marche d’approche a sans doute été longue, un peu trop longue. Mais pouvions-nous faire l’économie d’une présentation de l’œuvre de Perec ? Le maître dit « professeur des écoles », notamment le maître bilingue, soumis à  des limites et des contraintes strictes, mais à qui l’on confie tout de même en règle générale plutôt de « bons élèves », a grand avantage à garder l’esprit ouvert et à voir loin. La littérature ne se limite  pas à une collection d’albums en français et en allemand  ni même  à une liste conseillée d’œuvres, fussent-elles de qualité. Les petits lecteurs deviendront grands. Et pour le moment, ce qui sépare les enfants des lecteurs-producteurs adultes, c’est moins les capacités cognitives (celles des enfants sont énormes), que les modes d’approche : les enfants ont besoin de « faire »…

Il  se peut aussi que des textes aient secrètement muri, se soient pour de bons structurés, par une relecture silencieuse, pendant que feutres et crayons de couleurs suivaient leur propre affaire. Bien se dire que l’enfant qui dessine ce qu’il a écrit, ou ce qu’il projette d’écrire, en français ou en allemand, ne perd pas son temps.

 

Nova sed nove…

 

En suivant l’adage de Virgile que l’on peut traduire par « refais, mais en innovant » nous avons travaillé essentiellement sur la combinatoire textuelle, en laissant de côté le versant mathématique de l’œuvre.

 

Les carte postales de Perec font apparaître, avec beaucoup d’humour, le côté kitch et stéréotypé du « genre » carte postales. Cette piste n’aurait pas eu de pertinence pour des enfants, qui sont, quant à eux encore dépourvus de représentions figées dans ce domaine. Ce qui pour nous est stéréotype est pour eux découverte.

 

C’est donc à un détournement raisonné que nous avons procédé. Nous avons conservé les 5 entrées verticales (mais nous aurions pu supprimer, comme cela a été suggéré, les considérations et les satisfactions), et nous avons adapté les variantes horizontales aux vécus possible d’un enfant pendant les vacances. Il faut toujours ancrer la production dans des expériences sensibles. Ensuite, en encourageant, pour les localisations, l’invention verbale, et la rupture avec le plat réalisme, nous avons intégré dans l’entreprise une part de jeu, qui loin de le brider, a favorisé la manifestation d’un imaginaire. Certes nous n’avons plus exactement produit des « cartes postales », et ceci a pu chagriner certaines. Mais au fond était-ce là, à ce point presqu’ultime du parcours, notre but ?

 

Et enfin, notre cerise sur le gâteau : Perec avait adressé (fictivement)  ses 243 cartes postales à un destinataire unique : un éminent membre italien de l’OULIPO : le regretté Italo Calvino (1923 – 1985). L’idée du formateur a été, à partir d’une production de 45 cartes de croiser les expéditeurs et les destinataires. Vu le résultat, il fut là bien inspiré, car les 15 auteures, aiguillées par cette ultime contrainte, se montrèrent particulièrement inventives pour imaginer ces 45 destinaires différents. Et quel extraordinaire roman pourrions-nous maintenant écrire, si à la façon de Balzac dans la Comédie Humaine, ou de Zola, dans la série des Rougon-Macquart, ou de Perec dans les 1467 personnages permanents ou de passage au 11, rue Simon-Crubellier[1],  il nous prenait fantaisie maintenant d’en écrire les destins croisés ?

 

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[1] Adresse de l’immeuble qui inspira les 99 chapitres de La Vie Mode d’Emploi.