Yvan POMMAUX, L’île du monstril (L’école des loisirs)

 

contexte  : méthode de présentation d’un album à l’entretien – option littérature de jeunesse , à partir d’un exemple. Février 2007 – Mis en ligne en fin d’année. Album à rapprocher de Tout est calme.

 

 

Cet ouvrage est inscrit sur la liste officielle 2004 – dans la catégorie « albums » - niveau de difficulté 1 pour le cycle 3.

 

Choix du passage à lire

 

Le texte de cadrage fixe une quantité de « lignes » : un vingtaine, ce qui n’a pas le même sens s’agissant d’un texte suivi (voir Beatrice Beck) et un album.

 

Conséquence : il y aura davantage de pages ; mais il faut se donner une limite, les illustrations étant constitutives de l’oeuvre. Il faut donner pendant le temps de lecture à voix haute la possibilité au jury de les regarder.

 

Autres conditions déjà vues :

 

-  l’extrait lu doit si possible être une unité narrative autonome (= elle doit avoir du sens hors contexte)

-  le texte de cadrage dit : l’exposé doit porter sur l’œuvre et non sur l’extrait : ceci peut se comprendre " il faut que l’extrait choisi soit représentatif de toute l’œuvre, donc contenir des indices, des points d’appui pour que je puisse parler de tout le reste.

 

Ici plusieurs choix possibles (en même temps faire le synopsis à l’aide des pages visionnées)

 

-  Incipit jusqu’à « Plongeons et suivons-les » = 5 pages et demie

-  De  « Entendez-vous … » jusqu’à la fin du récit = 8 pages et demie

-  De « Ils se dirigent tout droit » jusqu’à « donnons-leur quand même cet hameçon ! » (= 8 pages)

 

Plan et contenu possibles  pour un exposé

 

En prenant comme extrait l’incipit (voir ci-dessus)

 

Synopsis.

Le cadre est une rivière ou un fleuve, avec une île sur laquelle habite  un monstre, le Monstril (= le titre). D’où les deux premiers personnages : des ragondins : Poil-gris et Poil-roux. Le premier est un peu ronchon, et pense que les enfants sont tous des empotés. La preuve ce sont deux enfants, Elvire et Léon : ils ne  seront, dit Poil-gris même pas capables de monter dans une barque qui se trouve tout près d’eux. Mais Poil-gris perd son pari, les enfants s’embarquent, et alors Poil-gris, par jeu, par méchanceté, ou pour voir ce que va se passer, coupe la corde qui retient la barque, et la voilà qui part à la dérive. Le lecteur à partir de là aura duex points de vue sur l’histoire. D’une part celui des deux ragondins, qui savent tout ce qui se passe, et qui vont en contrôler le déroulement et intervenir si besoin. D’autre part l’aventure des deux enfants, qui ignorent tout de la présence des ragondins, et qui vont vivre une aventure palpitante, à la manière de Robinson Crusoë. Un personnage « magique », qui ne parle pas, fait la liaison entre les deux : c’est Douce, la peluche d’Elvire. Les ragondins lui confient des moyens de secours pour aider les enfants à se tirer d’affaire, et c’est encore Douce, informée par les ragondins de la présence d’un monstre sur l’île, qui préviendra les enfants. Ils réussiront à s’échapper in extremis et ils retrouveront leurs parents.

 

Axe de l’exposé  : la formation d’un enfant lecteur de littérature : formation à l’esthétique (le BEAU) et à l’éthique (le BON)

 

1.                      Autour du genre

 

Un mixte de BD , et de roman illustré

 

" une mise en page : travail de composition très rigoureux de l’auteur

 

-  l’histoire du point de vue des ragondins : ici domine le texte entrecoupé d’images qui représentent systématiquement les deux comparses

 

-  l’histoire du point de vue des enfants : ici dominent les illustrations, et ce sont des vignettes de bande dessinée.

 

Le style des illustrations est très différent.

Quand il représente les ragondins, Pommaux se concentre sur l’attitude des personnages ; les illustrations sont de dimension réduite (haut de page, bas de page, exceptionnellement au milieu ; les décors sont à peine esquissés ; les couleurs sont pâles ; ces illustrations sont au service du texte, comme dans les « premiers romans ».

Quand il raconte les aventures des enfants,  Pomma            ux opte pour la bande dessinée, mais en jouant sur les grands formats : petites vignettes, demi page, pages entières, et même double page. Dans ce cas les couleurs sont beaucoup plus vives

 

" un jeu entre plusieurs codes

 

Pommaux joue en virtuose en opposant ces deux codes illustratifs, mais en les faisant aussi interragir :

 

Par exemple, dans le passage lu à haute voix, deux illustrations en pleine page, sans texte, introduisent d’abord le bateau amarré, ensuite les deux enfants qui se dirigent vers l’embarcation au premier plan, mais sans la voir encore.

Ces deux images permettent au lecteur, qui peut s’appuyer sur les indices de la conversation des ragondins de faire des hypothèses. Mais à ce stade on ne sait pas encore bien s’il s’agit d’un simple décor ou d’un élément de la narration.

 

La grande double page fait apparaître aussi le travail de composition de Pommaux (ici comparer l’ordre du texte, et l’ordre des éléments de l’illustration, en partant du premier plan : on voit que c’est exactement l’inverse…)

 

· à ce niveau quels apprentissages ? quels réseaux ?

 

a)                       selon les capacités des enfants, deux lectures sont possibles : on peut lire l’histoire et la comprendre seulement en lisant les vignettes de la BD ; des questions pourront cependant surgir : comment les enfants ont-ils découvert le livre ? comment se sont-ils procuré l’hameçon ? pour trouver la réponse, il suffira d’observer les illustrations qui représentent les ragondins

b)                      le plaisir de lecture sera bien sûr plus intense si les enfants lisent l’histoire du point de vue des ragondins, donc le texte ; et étant entrés dans le récit par la BD, on peut penser qu’ils seront plus motivés pour le faire

 

Cet album pourrait donc fonctionner un peu comme une machine à faire passer un enfant de la posture de lecteur de BD à celle de lecteur d’un récit sans images…

 

Si les enfants sont bon lecteurs, on peut faire un travail sur la composition d’une bande dessinée de qualité, la liaison entre les vignettes amenant le lecteur à faire constamment un travail d’inférence (voir extrait de Rodari)

 

L’analyse de la composition des vignettes en elles-mêmes peut redoubler le plaisir de lecture. La disposition des plans place le lecteur « hors champ » : il voit ce que les personnages ne voient pas (par exemple à la fin, il sont aborbés par la fabrication du gouvernail de leur bateau, et ne voient pas le monstril gigantesque et terrifiant, qui se lève derrière eux)

 

Un autre exemple : muni de leur hameçon, les enfants réussissent à pêcher un gros poisson, mais ils ne voient pas ce que voit le lecteur : ce sont les ragondins qui ont accroché le poisson à la ligne !

 

D’où des possibilités d’apprendre une « grammaire » de la bande dessinée, les élèves pouvant ponctuellement apporter celles qu’ils lisent à la maison : le but est alors d’acquérir quelques notions techniques, de les nommer, de faire quelques comparaisons…. sans pour autant de faire de Titeuf un objet d’apprentissage !

 

2.                      Autour de la narration

 

" fonction narrative de Poil-roux et de Poil-gris

 

En dehors des aspects spécifiquement liés à l’image, la composition de cet album peut sensibiliser les enfants, aussi, à la complexité d’un dispositif énonciatif.

 

Beaucoup de fictions de jeunesse (et aussi d’adultes) sont écrites à la première personne : c’est le moyen le plus simple pour un écrivain de construire un personnage, et de stimuler, du côté du lecteur, les mécanismes d’identification.

 

Ecrire un récit à la 3° personne est plus difficile : l’auteur décrit son personnage de l’extérieur, mais en même temps il faut qu’il donne à comprendre ce qui se passe dans les pensées du personnage. Ce sont tous les problèmes liés à la focalisation (voir Flaubert, Madame Bovary, roman écrit à la 3° personne, mais pour l’essentiel du point de vue du personnage d’Emma).

 

Ici Pommaux trouve une solution originale, adaptée à de jeunes lecteurs. D’une part il y a ce plan de l’histoire « à la 3° personne » : le lecteur suit les aventures de Léon et d’Elvire, on peut dire « de l’extérieur ». Il les voit agir.  D’autre part il y a les deux ragondins, qui commentent leur histoire, à partir d’une question de départ simple : est-ce que Léon est vraiment un empoté ? est-ce qu’Elvire est une mijaurée ? La complexité interne des personnages (= difficile à appréhender par un très jeune lecteur) est ainsi convertie en un dispositif narratif objectif.  De plus les ragondins n’en restent pas à l’observation et au commentaire. Ils vont au-devant de l’histoire, ils en déclenchent les phases successives (en attirant l’attention sur le livre, en procurant l’hameçon, et en avertissant Douce de l’imminence du danger). Ce qui fait dire aux commentateurs du document d’accompagnement qu’on assiste là à rien moins qu’au processus de la création.

 

Disons que ce dispositif peut servir à sensibiliser, très progressivement, des enfants à l’idée qu’une histoire est une invention, que l’auteur joue avec les possibles narratifs, et que peut-être lui aussi pourra s’emparer des ces possibles, et imaginer une autre histoire…

 

Mise en réseaux

 

Selon le niveau des élèves, on peut commencer à travailler sur les dispositifs énonciatifs des histoires rencontrées.

 

Par dispositif énonciatif, on peut entendre de manière très large l’ensemble des moyens par lesquels l’écrivain construit, à des fins pédagogiques ou esthétiques, une première distance entre l’histoire et le lecteur

 

Pour commencer, on peut regrouper des textes qui font apparaître un narrateur, qui n’est pas le « je » autobiographique de l’auteur (solution simple très souvent proposée, y compris dans la littérature adulte)

le narrateur est un personnage, mais l’identification du lecteur avec ce personnage ne va pas de soi : dans Otto, de Tomi Ungerer, l’ours en peluche et le narrateur et le héros ;

Le cabanon de l’oncle Jo, de Brigitte Smadja, la narratrice est Lili, mais le héros est l’oncle Jo 

dans L’épave du zéphyr, de Chris Van Allsburg, le dispositif est plus complexe : le narrateur (1) , un jeune garçon, raconte comment il rencontre un vieillard, qui lui raconte (narrateur 2) à la troisième personne l’histoire d’un jeune garçon qui rencontre un marin ; ce marin lui apprend comment faire voler un bateau, qui est le Zéphyr. Finalement un indice à la toute dernière phrase permet au lecteur d’imaginer que la narrateur (2) est le héros de son propre récit

" dans les documentaires, des dispositifs semblables, très simples, aident parfois les enfants à construire une distance entre la fiction et sa signification (voir la collection Archimède de l’Ecole des Loisirs. Exemple : Vercingétorix et César, de J-M. Ruffieux

" les écrivains peuvent aussi croiser des voix narratives pour raconter la même histoire. Deux exemples connus : A.Browne, Une histoire à quatre voix – M.Desplechin, Verte, ce qui a pour intérêt de faire apparaître des points de vue différents, en fonction du personnage du narrateur

 

On voit ici la spécificité de l’album de Pommaux : les deux ragondins ne sont pas des narrateurs, mais des commentateurs et des acteurs du récit, puisqu’ils interviennent dans la narration à l’insu des personnages ! Ce dispositif sophistiqué est rendu possible par les interférences entre le texte et les illustrations.

 

 

Mise en réseaux

 

On peut citer des albums qui fonctionnent  selon des procédés analogues :

Philippe Dumas, Le crapaud. On a une superposition semblable de deux trames : Victor Hugo égaré dans la forêt est recueilli par une famille d’ânes qui lui fait un festin. Pour les récompenser (et se faire valoir), il leur déclame un poème de son cru : « Le crapaud ». Se superposent alors deux récits : le récit de Hugo qui raconte l’histoire d’un crapaud maltraité par deux enfants, et celui des ânes qui commentent l’histoire, le récit 1 entraînant une série de péripéties dans le récit 2. Il y a donc interférence entre les deux instances, comme dans L’île du Monstril.

A l’occasion d’un entretien blanc, j’ai découvert encore un autre album qui fonctionne selon le même principe : Le loup, mon œil, de Meddaugh (Seuil Jeunesse) , qui croise sur les mêmes pages le récit d’une petite fille cochon kidnappée par un loup et le commentaire de ce récit par ses parents.

Pour des lecteurs non experts, ce dispositif narratif entraînera des difficultés qui ne sont pas à sous-estimer !

 

3.                       Autour des valeurs

 

Ce qui précède envisage l’album du point de vue sémiotique (enchevêtrement de codes à des fins de communication) et esthétique ( l’album comme création, et même ici comme mise en scène de la création d’une histoire).

 

Mais une œuvre littéraire, notamment de jeunesse, transmet aussi des valeurs. L’île du monstril relève d’un genre connu, qui a donné lieu à une très nombreuse production : c’est la « robinsonnade ».

 

L’archétype de ce genre narratif est le roman de De Foe, Robinson Crusoe (1720, Angleterre).

 

Voici, d’après Anne-Leclaire-Halté, la « macrostructure » d’une robinsonnade :

 

-  situation initiale : le robinson évolue dans un univers d’origine civilisé

-  nœud : il arrive sur l’île à l’occasion d’un déplacement lié ou non à une quête initiale du robinson, à cause ou non d’une naufrage ou d’un accident

-  action : elle consiste en tout ce que le robinson fait lors de son séjour sur l’île pour survivre

-  dénouement : le naufragé est rejoint par un représentant du monde civilisé

-  situation finale : le robinson retrouve ou non son lieu d’origine ou ses attaches familiales

 

C’est là, exactement, la trame narrative de L’île du Monstril, qui par là correspond « canoniqument » au genre…

Une activité pourrait consister à comparer diverses robinsonnades et de demander aux élèves de repérer ces caractéristiques typiques.

On peut le tenter en partant d’une robinsonnade très connue (mais = plutôt lecture de collège) : Vendredi ou la vie sauvage, de Michel Tournier.

Plus facile : partir d’une adaptation en album de Robinson Crusoe. Exemple : voir médiathèque.

Autre comparaison possible : Sendak, Max et les maximonstres[1], que l’on peut découper comme suit :

 

-  situation initiale :

Max est à la maison avec sa maman

-  nœud :

enfermé dans sa chambre parce que, revêtu de son costume de loup il a fait trop de bêtises, Max  se retrouve dans un forêt profonde, au bord d’un océan ; un bateau l’attend. Max fait voile, et naviguant jour et nuit pendant près d’un an, il aborde « au pays des Maximonstres »

-  action :

pas de problèmes de survie matérielle, mais de cohabitation ! Max s’impose par son regard, devient le roi des Maximonstres, et fait la fête avec eux, puis se fâche et finit par les renvoyer au lit « sans souper »

-  dénouement :

ne supportant pas la solitude (le « besoin d’être aimé », et affamé, Max renonce à être roi, quitte les monstres et refait le voyage en sens inverse

-  situation finale

Max accoste dans sa chambre où l’attend son dîner « tout chaud ».

 

On peut supposer que des élèves de cycle 2 ou 3 seraient capables, non pas de construire ce tableau comparatif savant, mais de mettre en correspondance des « motifs » des deux récits (notamment le voyage, l’île, les monstres)

 

On peut à partir de là amorcer un débat interprétatif. La robinsonnade est un récit transmetteur de valeurs sûres. D’où peut-être sa fortune au XIX° siècle (fonction d’inculcation plus claire de la littérature de jeunesse). Aujourd’hui, il y a peut-être moins de robinsonnades, et celles que nous connaissons sont plus problématiques. Même s’agissant de textes pour enfants, les valeurs sont questionnées.

 

Chez Sendak, auteur des années 60, c’est le statut de l’enfant qui est questionné. Le thème de la bêtise ne donne pas lieu au schéma moralisant transgression " punition " restauration des valeurs du monde adulte, mais à un autre schéma punition " affirmation de la liberté et des désirs  " compromis avec le monde adulte.

L’ouvrage fit scandale à l’époque. Il est publié aux USA en 1963, et c’est l’éditeur Delpire qui achète les droits pour l’Ecole des Loisirs en 1967. Sur l’œuvre éditoriale de Delpire, voir Images des livres pour la jeunesse, S. Van der Linden, page 13 : « un souffle nouveau traverse l’édition de jeunesse : priorité est donnée au projet d’artiste(s) »… « les livres publiés par Robert Delpire se sont libérés des intentions éducatives et du carcan pédagogique »

 

Et les valeurs dans L’île du Monstril ?

 

En suivant l’ouvrage de Leclaire-Halté :

 

a)                      les modalités des valeurs

 

Dans les robinsonnades, c’est le vouloir, le pouvoir et le savoir qui jouent le plus grand rôle, le devoir et le croire ayant une importance moindre.

Appliquons ces catégories aux deux héros, Léon et Elvire.

Aucune trace dans le scénario d’un conflit de devoir ou d’un référence à une morale explicite. Les deux enfants se promènent dans la forêt. C’est presqu’un petit couple (seule la peluche d’Elvire indique que ce sont des enfants). Aucune référence aux parents, ni au début, ni pendant l’aventure. Ils sont cependant mentionnés à la dernière vignette, mais juste pour suggérer leur présence : « J’aperçois tes parents et les miens, Léon » (Elvire)

 

· le vouloir 

 

L’attrait de l’aventure n’a pas le même impact sur les deux personnages. Léon : « J’hésite, Elvire ! » Elvire : « Allez, viens ! »

 

C’est donc la fille qui entraîne le garçon dans l’inconnu !

 

Par la suite, cette opposition n’est pas maintenue ; alors qu’Elvire se plaint et cède au désespoir, Léon affirme son vouloir en proposant d’allumer un feu.

 

Lorsqu’il s’agit de fabriquer une cabane avec divers matériaux trouvés dans l’île, le récit souligne la volonté coopérative des deux personnages : « Au travail, Elvire », « Au boulot, Léon »

 

Plus loin c’est Elvire qui énonce une condition de survie : « J’ai faim » et Léon qui énonce un voir : « Il faudrait pêcher, mais comment ? »

 

· le pouvoir

 

Arrivés sur l’île, les deux enfants n’ont rien qui puisse les sauver. L’objectif de survie est énoncé par Léon : « Il faut faire un feu, Elvire, et construire un abri, sinon nous mourrons ».

 

C’est Léon qui réagit positivement, en commençant à ramasser de bois mort, sans écouter Elvire qui souligne l’absence de pouvoir : « A quoi bon, Léon, Nous n’avons rien pour allumer un feu »

 

Les pouvoirs seront procurés, en fait, à leur insu, par les ragondins, qui mettent secrètement à leur disposition un livre, des cordes et des branches et un hameçon

 

· le savoir

 

Ces aides matérielles ne sont pas des moyens magiques. Les deux enfants doivent se les approprier. Le livre (une encyclopédie) contient des savoirs déclaratifs, qu’il faut transformer en savoir-faire. Ici c’est Elvire qui se distingue. A la grande surprise de Léon, occupé par le ramassage du bois, elle lit, et c’est encore elle qui actionne le briquet (inférence : qui l’a fabriqué ? on ne le sait pas)

A partir de l’hameçon fourni par les ragondins, ils sont capables de fabriquer une ligne, et de pêcher un gros poisson… même si les ragondins donnent un sérieux coup de pouce !

Ensuite ils se débrouillent, suscitant l’admiration des deux ragondins : Elvire tue le poisson (« Courageuse Elvire ») et Léon manipule la broche (Ingénieux Léon »)

Autre expression du savoir : au lieu de se servir des branches coupées par les ragondins (trop courtes) , les enfants font preuve d’initiative et utilisent les planches d’une ancienne cabane écroulée ; ils sont capables d’initiative ; et ils savent choisir les matériaux les mieux adaptés à leur but…

 

b)                      les évaluations des protagonistes de la robinsonnade

 

La robinsonnade se caractérise aussi par un « jeu de voix » portant sur les personnages diverses évaluations, dont le croisement contribue, de manière claire ou brouillée, à reconstituer le système de valeurs de l’écrivain.

 

« Le scripteur peut en effet orienter le récit en hiérarchisant les voix des personnages et du narrateur ou en en privilégiant une  ou au contraire en ne prenant pas parti, et en donnant à chacune la même importance. Il peut aussi créer un brouillage axiologique, en introduisant des contradictions entre les évaluations de tel personnage, du narrateur, ou entre le faire d’un personnage et les évaluations portées sur ce personnage ».

 

Dans L’île du Monstril, ce pôle des évaluations est très important, et il concerne exclusivement les deux ragondins, Poil-gris et Poil-roux, qui représentent dans le récit le monde des adultes. Dans l’extrait lu, en effet, on voit bien que ces deux personnages, qui se vouvoient, et qui énoncent des sentences sur la jeunesse, appartiennent à la génération de leurs parents, voire de leurs grands-parents.

 

Ces deux personnages représentent donc le point de vue de certains adultes sur la jeunesse, et Pommaux, en imaginant qu’ils ne sont pas d’accord, met en scène l’ambiguïté de ce jugement. Celui de Poil-gris est négatif : les deux enfants sont des empotés, des bons à rien, incapables de sortir et de construire des cabanes comme autrefois, de plus ils ont l’air « niais » ; Léon est un « sot » et Elvire une « mijaurée ». Ces jugements sont  constamment tempéré par Poil-roux, qui ne peut pas empêcher son compagnon de passer à l’acte, et de mettre la vie des deux enfants en danger en coupant la corde qui retient amarrée la barque.

 

Le déroulement du récit amène le ragondin Poil-gris à inverser son jugement sur les enfants, non sans dépit, car ils n’utilisent même pas tous les moyens de secours mis à leur disposition.

 

C’est Poil-roux qui formule explicitement le nouveau discours des valeurs, qui rejette le discours initial de Poil-gris parmi les préjugés :

 

« Ces enfants se débrouillent très bien sans nous. Admettez, Poil-gris, qu’ils sont tout aussi malins et débrouillards que ceux d’autrefois ! »

 

Constamment le premier jugement, prononcé par Poil-gris est négatif, et il est modéré par celui de Poil-roux, qui s’exprime en second, pour corriger le jugement de son compagnon. On dira techniquement qu’un tel dispositif narratif procède à une hiérarchisation des valeurs.

 

Le monstre est  une sorte de deus ex machina créant un effet de surprise et de suspense, acheminant l’histoire vers sa conclusion ; il ne véhicule aucune valeur, c’est le danger de mort qu’il faut éviter (dans les robinsonnades développées, ce danger est présent à chaque instant, ici il est ponctuel).

Il valorise dans un ultime épisode la savoir-faire de Léon qui non seulement a su fabriquer un gouvernail, mais en plus l’utilise avec adresse, en faisant choir le monstril dans l’eau.

 

C’où une dernière évaluation, cette fois spontanément proférée par Poil-gris,

 

« Magistrale manœuvre du jeune Léon, Poil-roux ! »

« Je ne vous le fais pas dire, Poil-gris »

 

La dernière page de l’ouvrage rend définitive cette inversion du jugement des adultes par rapport aux enfants. Poil-gris reconnaît qu’il s’est trompé :

 

« Mon cher Poil-roux, j’avais tort

je le reconnais volontiers ».

 

Conclusion

 

On voit par là qu’il s’agit bien d’une robinsonnade moderne qui affirme sur le plan éthique une certaine autonomie des enfants par rapport à leurs parents.

 

Sur les raisons de cette évolution, on pourrait faire quelques hypothèses, impossibles à inclure dans cet exposé, mais qui, avec des enfants, pourraient donner lieu à débat et relancer de nouvelles lectures.

 

A noter que ce discours des valeurs d’autonomie des enfants reste tempéré dans cet album de Pommaux. Nous avons vu, en analysant l’esthétique de ce récit, que le lecteur assiste à la création d’une histoire, les épisodes étant devancés par les deux ragondins qui organisent, dans les faits, la progression narrative. En traduisant cette intervention dans le domaine éthique, on peut dire que les deux ragondins font, néanmoins, œuvre d’éducation, par l’attention qu’ils portent à ces enfants, et par le champ d’autonomie qu’ils leur laissent, en frisant une limite à ne pas dépasser : la mise en danger de leur vie.

 

On peut avancer que ce devrait à être le rôle des parents. Mais pas exclusivement. On tient là une explication possible pour comprendre pourquoi, dans ce récit de Pommaux, ils soient presque absents. Mais l’absence, ou l’effacement[2], des parents, la « déparentélisation » (néologisme proposé par des psychanalystes de l’éducation comme Jacques Lévine) est aussi un trait de notre époque.

 

 

 

 

 



[1] Classique, et presque album du patrimoine, 1963, pour la première édition américaine ; l’ouvrage fait partie du catalogue  de l’Ecole des Loisirs.

[2] La série de bandes dessinées Seuls, de Gazotti et Vehlmann (Dupuis), porte sur ce thème. Dans une grande ville, tous les habitants  ont subitement disparu. Un groupe de 5 enfants doit se débrouiller tous seuls. Cette robinsonnade à rebours a significativement obtenu le prix de la BD de jeunesse au festival d’Angoulême 2007 pour le tome 1. La disparition. Le tome 2 : Le maître des couteaux est sorti. On attend le tome 3 : Le clan du requin.