L’école doit-elle fabriquer des internautes ou instituer des citoyens ?

Article de Robert Redeker paru dans Le Monde du 12 septembre 2006

 

Cette rentrée scolaire se déroule sous le signe optimiste de la foi officielle dans les nouvelles technologies. Il importe pourtant de se méfier de cet enthousiasme philotechnique que les discours autorisés en premier lieu ceux tenus par le ministre de l'éducation nationale lui-même sur l'école transportent : informatique, Internet et autres idoles contemporaines devraient désormais peupler les établissements scolaires. Ne peut-on deviner derrière ces effets de propagande, et malgré la persistance à tout le moins rhétorique du thème républicain, une transformation dans la manière dont les pouvoirs publics appréhendent l'école ?

Internet a-t-il un intérêt à l'école ? Nul n'est capable de répondre sérieusement à cette question, parce qu'Internet en milieu scolaire ne revêt aucun intérêt tant qu'on s'en tient fermement à la conception républicaine et humaniste de l'école. A l'école, il vaut mieux étudier Shakespeare et Descartes que d'apprendre à se servir ce dont on aura toujours le temps des outils informatiques, que de s'exercer à naviguer sur le Web. Pauvreté d'Internet, lorsqu'il est comparé à la haute culture livresque : sur le Web, on ne communique pas, on échange, essentiellement des informations et des banalités, on ne se place pas à des carrefours, on circule, on suit des autoroutes et on emprunte des échangeurs.

L'illusion d'Internet : très performant dans des domaines professionnels hyperspécialisés, cet outil devient aussi indigent que la télévision dès que, touchant le grand public, il se transforme en objet de consommation. Si la télévision est le chewing-gum de l'oeil, Internet est celui de l'esprit. Tout se passe comme si, à l'image des supermarchés, des halls d'aéroport, des fast-foods, des voies rapides, rocades et autres périphériques, Internet était un de ces non-lieux mis naguère en évidence par Marc Augé, un de ces endroits de transit maximum et de lien social minimum.

A l'école, l'élève doit réserver son temps (école vient de scholè, qui signifie loisir) pour entrer en contact avec ce monde de l'esprit, dont il ne sera généralement plus jamais question dans sa vie d'adulte, pas plus au bureau qu'à l'usine, sur le lieu de travail qu'autour du stade ou devant l'écran de télévision : la pensée, la poésie, le roman, le théâtre, bref la gratuité de l'exercice de l'intelligence.

Que l'on accorde à l'enfant et à l'adolescent le droit d'ignorer l'usage de ce qui asservira sa vie ! Son existence entière sera envahie par Internet. Qu'on l'en préserve au moins le temps d'étudier les humanités !

Par définition, le temps scolaire s'identifie au temps du loisir : il ne convient pas de le saturer avec ce qui accompagnera tout le reste des jours de la personne. Il est préférable de l'occuper avec ce qui ne sert à rien, qui est cependant la nourriture la plus propre à façonner un homme. Ne faisons pas de l'enfant un agile animal informaticien avant d'en faire un homme. Il est bien plus important d'apprendre à pénétrer les tourments de Bérénice, les basses ruses d'Harpagon, la pensée de Platon, la poétique de Baudelaire, la querelle autour du jansénisme que de perdre son temps scolaire son temps de loisir, son temps libéré à se laisser apprivoiser par l'idéologie de Bill Gates.

Si lnternet n'a aucun intérêt eu égard aux fonctions traditionnelles de l'école, il en acquiert en revanche un dès que cette conception humaniste et républicaine est abandonnée. Autrement dit, tout nous pousse à percevoir, dans ce fanatisme de la technologie (I'informatisation de la scolarité serait la solution à la crise de l'école) dont retentissent les discours dominants sur la scolarité, le signe d'un changement masqué, aussi réel que tu, dans la philosophie de l'école. Décelons dans la coulisse de ces propos tonitruants la tentation de bâtir une école soumise à des intérêts autres que la gratuité de la démarche intellectuelle, bref reconnaissons-y l'anticipation de l'école livrée aux marchands. Ce n'est plus l'école de la République, c'est l'école de Microsoft.