De Robinson Crusoe aux robinsonnades[1]….

 

une illustration d'une des premières adaptations du roman de Daniel Defoe :

NOUVRAY (Mme de). - Robinson du jeune âge ou les aventures de Robinson Crusoe arrangées pour l'amusement des enfants / Par Mme de Nouvray. Orné de sept jolies figures. - Paris : J. Langlumé et Peltier, 11 rue du Foin St. Jacques, 1832, in 12, III-200 p.

 

 

contexte : préparation à l’épreuve optionnelle d’entretien du groupe 1 – décembre 2006

 

Avec la lecture du second extrait, tiré de L’Emile,  de Jean-Jacques Rousseau, nous nous sommes intéressés à un important roman du début du XVIII° siècle, Robinson Crusoe de Daniel Defoe[2]. Dans notre démarche, et en suivant Jean-Jacques, nous avons posé des fondements de la littérature de jeunesse. Ainsi, sa composante didactique, qui a peut-être moins d’importance aujourd’hui dans les textes de fiction, mais que l’on trouve dans l’un des secteurs les plus florissants des éditions de jeunesse : les documentaires. Et nous avons indiqué aussi que le documentaire tout comme la fiction peut susciter la rêverie au sens fort. Certaines fictions de jeunesse, notamment des albums, conjuguent ainsi fiction et encyclopédie, contribuant à réviser notre représentation spontanée de l’imaginaire. Ce dernier peut être peuplé non seulement de personnages et de péripéties merveilleuses, mais aussi de « réalités », du moins de « possibilités » scientifiques. Les romans de Jules Verne, et à sa suite la science-fiction procèdent d’un tel imaginaire. Dans le domaine zoologique, nous avons évoqué, entre autres, la série d’albums de Toshi Yoshida.

Cette fiche ouvre encore une autre perspective, en vous faisant découvrir (ou re-découvrir) un genre qui a eu une grande fortune du XVIII au XX° siècle : c’est la « robinsonnade ». Faisant cette recherche, j’ai découvert un dossier sur le site de l’INRP (institut national de la recherche pédagogique) pour nous sensibiliser aussi, d’un point de vue historique, aux illustrations des œuvres de jeunesse, et on y trouve, parmi d'autres dossiers, celles qui accompagnent les robinsonnades.

 

http://www.inrp.fr/she/lej/thematique_index_robinsonnade.htm

 

Cette page de l’INRP recense des ouvrages anciens, de la fin du XVIII° siècle et du début du XIX°, qui sont soit des traductions de Defoe, soit des ouvrages inspirés par ce roman. On y trouve des indications bibliographiques et une abondante iconographie. Les illustrations, que l’on peut télécharger, sont des gravures qui donnent une idée des ouvrages de jeunesse de cette époque, souvent publiés dans des collections luxueuses.

 

On trouvera notamment des images tirées des ouvrages de

 

-   Heinrich CAMPE, Le nouveau Robinson pour servir à l’amusement et à l’instruction des enfans de l'autre sexe, 1785

-   Mme de NOUVRAY, Robinson du jeune âge ou les aventures de Robinson Crusoe arrangées pour l’amusement des enfants, 1832

-   Jeanne-Sylvie de MALLES de BEAULIEU, Le Robinson de 12 ans, histoire intéressante d’un jeune mousse français, abandonné dans une île déserte, 1829

 

A cette époque, on aime les titres longs. Leur observation attentive nous permet d’enrichir, par ces exemples, la réflexion menée à propos de « adaptation », « traduction », « réécriture ».

 

La production inspirée par le roman de De Foe fut à ce point abondante qu’elle permet de construire un « genre » surtout interne à la littérature de jeunesse, appelé « robinsonnade ». La plus connue dans le milieu scolaire, pour avoir fait l’objet de très fréquentes pratiques de « lecture suivie » est Vendredi ou la vie sauvage  de Michel Tournier, qu’il publie en 1972 en même temps que  Vendredi ou les limbes du Pacifique, destiné à des lecteurs adultes. Il s’agit d’une réécriture du roman de De Foe : les personnages et le milieu sont les mêmes, et partiellement la trame narrative. Mais Tournier prend toute son autonomie d’écrivain en inversant la fin : Robinson conquis aux valeurs de la « vie sauvage », devenu très critique par rapport aux valeurs de monde civilisé qu’il avait quitté 28 ans auparavant, décide de rester sur l’île. Lorsqu’il croit y retrouver son fidèle Vendredi, un coup de théâtre se produit. Ce dernier a disparu, et Robinson doit se rendre à l’évidence. Son serviteur sauvage a fait le choix inverse, il est reparti sur le Withbird ! Mais la toute dernière page du roman (l’ « excipit ») réserve au lecteur une dernière surprise.

 

Le rappel de la fiction de Tournier permet de catégoriser, très sommairement, le genre, en attendant d’aller plus loin, si des étudiants de notre groupe choisissent une « robinsonnade » à présenter à l’entretien, et dans ce cas cette fiche pourrait s’enrichir.

 

1.                       La « robinsonnade : quintessence de la littérature de jeunesse[3]

 

Ce genre, parce qu’il le fait de manière très appuyée, fait apparaître trois constantes de la littérature de jeunesse : distraire, instruire, éduquer. La première fonction correspond à l’aspect fictionnel (un récit à rebondissement), le second à l’aspect encyclopédique (fonction documentaire ou « didactique »  de la littérature de jeunesse), le dernier à la transmission des valeurs (toute œuvre de jeunesse véhicule, explicitement ou non, une morale, qu’on appellera aussi, car il ne s’agit pas de moralisme, une idéologie).

Ces trois constantes pourraient servir pour commencer à structurer l’exposé…

 

2.                       La « robinsonnade » : une trame narrative caractéristique

 

Celle-ci est très simple, mais sert de support à de nombreuses fantaisies. Un personnage, qui n’est pas forcément au départ un aventurier, fait un voyage qui tourne mal (souvent un naufrage). Il se retrouve seul, dans un monde inconnu, coupé de ses origines, en général une île, en tous cas un territoire lointain, coupé du monde civilisé. La robinsonnade raconte ce qui se passe à partir de là. En principe le héros est seul, mais il y a de notables exceptions, dans les grands classiques du genre. Le Robinson suisse, de J.Y.Wyss, publié à Berne, en langue allemande, en 1812, est une robinsonnade familiale, présente dans toutes les bibliothèques scolaires jusqu’au milieu du XX° siècle. Plus tard, le genre peut donner lieu à des récits de science-fiction (préfigurés par un grand classique de Jules Verne, qui est une robinsonnade : L’île mystérieuse). On aura remarqué que Robinson est un homme, et le genrre fait bien sûr la part belle à la gent masculine. Mais dès le XIX° siècle on cherche à remédier à cettte injustice, avec, par exemple Robinsonne et Vendredine, de Xavier Aubryet, 1874. Toutes ces œuvres sont à considérer comme des réécritures, au sens où nous les avons définies au cours de notre 2° séance.

 

3.                       La « robinsonnade » : un récit didactique

 

A une époque où il n’existe pas beaucoup de documentaires conçus pour la jeunesse, les robinsonnades remplissent cette fonction encyclopédique d’exposition des connaissances propres à une civilisation. Ceci fonctionne d’autant mieux que le héros, pour survivre, est souvent obligé de réinventer des procédés dont il est privé par son naufrage. Et comme les robinsonnades, au départ, étaient très présentes dans les bibliothèques scolaires, les auteurs n’ont pas manqué d’accentuer cet aspect. Cette  fonction didactique étant assurée plus efficacement par d’autres médias, le didactisme est peut-être moins appuyé dans les robinsonnades contemporaines.

 

4.                       La « robinsonnade » : un récit transmetteur de valeurs

 

C’est l’aspect le plus caractéristique de la robinsonnade. Dans les productions anciennes et jusqu’à la frontière marquée par les années 1970, ces valeurs sont très évidemment « moralisantes ». A. Leclaire-Halté fait observer que dans la mesure où les robinsonnades sont des productions de la sphère moyenne et élargie, cet aspect moralisant perdurera au-delà de cette ligne de séparation idéologique, alors que des maisons d’édition qui s’adressent  à un public plus restreint vont rompre avec ce moralisme. Un exemple est Max et les Maximonstres, de Maurice Sendak, qui répond bien aux traits fondateurs du genre, mais qui oblige à penser la « valeur » autrement que comme une « morale ». Aujourd’hui, nous vivons encore une autre époque. Les productions « iconoclastes » des années 70 ont fait une multitude de petits. Ils occupent tout le champ de la littérature de jeunesse légitimé par l’institution scolaire. Une question, qui permettrait de problématiser l’exposé, serait, à partir de robinsonnades de la dernière décennie, de repérer les « valeurs » transmises…

 

5.                       A propos d’un genre proche : le récit de voyage

 

Le rapprochement est tentant. La catégorie du récit de voyage est peut-être plus large aujourd’hui dans l’offre éditoriale, parce qu’elle a partie liée à un autre immense domaine de la littérature de jeunesse (et de la littérature en général) : le récit de vie. Des éditeurs aujourd’hui font fortune en publiant des guides, et des voyageurs avisés font aussi de beaux chiffres de vente avec des carnets de voyage (surtout s’ils savent aussi dessiner !). La « robinsonnade » à l’inverse précipite le héros dans un monde désert ou hostile, et non désiré. Cette mise au point (ouverte cependant à discussion), permet de bien mesurer l’enjeu du roman de Defoe. En 1720, faire naufrage à l’autre bout du monde, sur une île déserte, c’est connaître la pire des punitions (Robinson, en partant, a désobéi à son père). Aujourd’hui, l’île déserte, avec ses plages de sable blanc et ses cocotiers, évoque, notamment dans l’imaginaire d’un enfant instruit par la télévision, ou par un voyage qu’il a peut-être eu la chance de faire, le monde paradisiaque des vacances pour classes moyennes.

De ce fait, le voyage, et même l’aventure sont maintenant des  produits de marché qui s’achètent sur internet. Dans notre univers mondialisé, régi par les valeurs capitalistes  libérales (hédonisme, individualisme) la « robinsonnade » ne peut que devenir un genre problématique : ses « règles » évoluent, avec le risque de faire carrément éclater le genre. L’ouvrage de Anne Leclaire-Halté, publié très récemment en 2004, repose sur une bibliographie somme toute ancienne[4]. La robinsonnade la plus récente qu’elle cite est Le Royaume de Kensuké de Michel Mopurgo[5], 2000, Gallimard Jeunesse. Alors, déclin du genre ?

 

6. Des pistes et des titres pour un exposé d’entretien (mais cette épreuve n'existe plus !)

 

Une idée pour problématiser l’exposé pourrait être la confrontation d’une œuvre récente aux « règles du genre »de la robinsonnade. Par exemple, en quoi Les derniers géants de François Place est-il un texte qui présente des points de contact avec le genre, et en quoi le renouvelle-t-il ?

 

Dans la liste officielle du document d’accompagnement, j’ai relevé quelques titres, qui, sans toujours être des robinsonnades, peuvent être questionnés à partir d'une telle problématique, d’un point de vue comparatif :

 

-   IBBOTSOM Eva, Reine du fleuve, Albin Michel Jeunesse, coll. Reine du fleuve

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-   MOURLEVAT Jean-Claude, L’Enfant Océan, Pocket Jeunesse, - coll. Pocket Junior, ce dernier titre permettant un autre rapprochement avec Le Petit Poucet. Le questionnement construit à partir de la robinsonnade peut être appliqué à un autre album de J-C.Mourlevat et N.Novi, même s'il en est très éloigné : Sous le grand banian, Rue du Monde, 2005.

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-   auxquels il faut ajouter :

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-   MORPURGO (Michaël), Le royaume de Kensuké, titre original Kensuke's Kingdom, Londres 1999, traduction Gallimard Jeunesse, 2000. Ce roman ne figure pas sur la liste officielle, mais MORPURGO y est présent avec un autre titre : Le secret de grand-père. A noter : les illustrations sont de François PLACE.

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-   et de PLACE, illustrateur et auteur, Les derniers géants, Casterman, 1992, qui fait partie de la liste ; il peut bien entendu enrichir notre approche archétypale des ogres et des géants...

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-   A la recherche d'albums adaptés plutôt au cycle 2, mais que les élèves continueront de lire au cycle 3, on peut suggérer :

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-   SENDAK (Maurice), Max et les maxi-monstres. L'ouvrage de Sendak, auteur américain paraît à New York dès 1963, sous le titre original "Where the wild things are". Il est traduit pour la première fois en français en 1967, aux éditions Delpire, puis réédité à l'Ecole des Loisirs.C'est aujourd'hui un "classique".

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-   VAN ALLSBURG (Chris), également traduit de l'américain.1° publication à Boston sous le titre "The wreck of the Zephyr" en 1983, et traduit en français en 1984, Ecole des Loisirs : L'épave du Zéphyr. C'est un autre classique.

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-   POMMAUX (Yvan), L'Ile du Monstril, 2000, L'Ecole des loisirs.

 

 

-   Pour aller plus loin, et réfléchir au destin de la "robinsonnade" dans la littérature moderne, il faudrait lire non seulement les deux romans de Michel TOURNIER, mais une nouvelle très courte, du même auteur dans le recueil Le coq de bruyère, Folio Gallimard. Elle est intitulée "La fin de Robinson Crusoe", et elle peut être rapprochée des Derniers géants de F.PLACE. Et en sortant du champ de la littérature "de jeunesse", il faudrait lire le roman de W.Golding, Sa Majesté des mouches (Lord of the Flies, 1954). Golding a eu le prix Nobel de littérature en 1983.

-   La série de bandes dessinées Seuls, de Gazzotti et Vehlmann (Dupuis) se décline actuellement en 6 tomes : 1. La disparition, 2. Le maître des couteaux, 3. Le clan du requin. 4. Les cairns rouges. 5. Au coeur du maelström. 6. La 4° dimension et demie. C'est une version contemporaine de la robinsonnade. Le cadre en est la ville. Que se passe-t-il quand un beau matin, pour une raison non donnée, tous les adultes ont disparu ? L’île déserte, ce sont alors les quartiers urbains et leur périphérie, espace d’aventures. D'une grande qualité graphique, cette série, plusieurs fois primée, ne figure pas sur la liste conseillée... mais elle ferait, dans les coins lectures du CM, une saine concurrence à Titeuf...

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[1] L’orthographe est hésitante ; on trouve aussi “robinsonade” avec un seul /n/, mais j’opte pour la graphie retenue par Anne Leclaire-Halté. Celle-ci indique que le mot « robinsonade » est une création allemande ; il apparaît pour la première fois dans la préface à Die Insel Felsenburg (1731) de Johann Gottfried Schnabel

[2] Daniel Defoe, The Life and Strange Surprising Adventures of Robinson Crusoe, 1719. Le roman connaît un succès fulgurant qui dépasse son auteur, donnant lieu à une version pirate abrégée dès l’année de publication de l’original ! Hors d’Angleterre, le roman est traduit, dès 1720 d’abord en français puis  dans toutes les langues parlées en Europe. Et la même année 1719, paraît la première « robinsonnade » ! Dès cette époque, les éditeurs savaient faire vite, et ils étaient servis par une certaine absence de lois en matière de droits d’auteur !

[3] Pour construire cette fiche, je me suis aidé de Anne-Leclaire Halté, Robinsonnades et valeurs en littérature de jeunesse contemporaine, Université de Metz, CASUM, coll. Didactique des textes, n°10, 2004

[4] Voici les titres : ils ne peuvent pas tous  servir pour l’œuvre à présenter, parce que trop anciens, mais ils permettent de connaître le genre et de construire un réseau :

CLIFFORD Eth., 1997, 1993, Les naufrages du Moonracker, coll.Castor Poche

GEORGE Jean, 1959, 1990, Ma montagne, L’Ecole des Loisirs, coll. Medium Poche

HOLMAN F. , 1974, 1993, Le Robinson du métro, Casterman, coll. Traveling

MATHIESON D., 1985, 1991, L’Oiseau de mer, coll. Castor Poche

MORPUGO M. , 1999, 2000, Le Royaume de Kensuké, 1999, 2000, Gallimard Jeunesse

PAULSEN G. 1987,1992, Prisonnier des grands lacs, Hachette, coll. L’Aventure verte

TOURNIER M. 1971, 1987, Vendredi ou la vie sauvage, Gallimarc, coll. « Folio Junior ».

 

[5] Un autre roman de Mopurgo figure sur la liste officielle : Le secret de grand-père, Gallimard Jeunesse ; mais ce n’est pas une robinsonnade.