Léopold Sédar Senghor

 

ÉLÉGIE POUR LA REINE DE SABA (extraits[1])

 

Ce poème s’enracine d’abord dans un épisode de la Bible : la visite de la reine de Saba au roi Salomon à Jérusalem, premier Livre des Rois, ch.10, 1-13. Déjà dans cet ancien récit, l’épisode a valeur symbolique : la reine de Saba, c’est la figure des nations qui montent vers Jérusalem, la cité sainte. Chez Senghor, la reine de Saba est la personnification de l’âme nègre. Aussi le texte, magnifique, commence-t-il par une évocation de la Mémoire et de l’attente. Il a fallu une longue maturation au poète pour aboutir à cette élégie : « elle aura été vécue par moi pendant cinq ans ». Une thèse en anthropologie (Martiny) essaye de fonder scientifiquement  l’idée d’un métissage réalisé par la Femme noire, enfantant ainsi le miracle méditerranéen. Mais ce point de vue biologique n’a pas d’importance. Ce qui compte, c’est l’idée d’une « négritude » retournant à ses sources, mais pleinement ouverte sur l’universel. En témoigne aussi cette langue française splendide, singulièrement dépouillée, ici, de ses particularismes africains, encore très présents dans Teddungal.  Le poème, toujours traversé d’évocations religieuses, s’achève par une grande métaphore (érotique) de la création poétique : « Lors je crée le poème : le monde nouveau dans la joie pascale » (V). On peut lire ci-dessous les parties II et III. Comme la plupart des poèmes de Senghor, cette élégie comporte une indication pour la musique : « pour deux kôras et un balafong ».

 

II

 

O Mémoire mémoire, qui brûles dans la nuit trop bleue, pour chanter le printemps souffle sur mes narines

Quand éclate l’écorce, et ma bouche est blanche de bave, odeur de la semence odeur de la parole.

Que je me place sous ton dôme, étoile étincelante, pour guider mes pas sur la terre froide.

Donc des caravaniers m’avaient dit sa beauté, fille de l’Éthiopie pays de l’opulence, de l’Arabie heureuse

Je ne sais plus. Les hommes de vermeil y sont bien de quatre coudées, et les hommes d’ébène bleue

Les hommes d’ambre et ceux d’olive mûre, et leurs cheveux sont noirs, et raides parfois.

Ils m’ont dit les formes des femmes ainsi que des palmiers, et leur charme de gaze.

Et la plus belle est la fille du Roi des rois, la Reine-Enfant, reine du Sud ombreux et du matin en l’an de l’ascension.

Son nom est cousu dans les bouches : j’en donne les masques mouvants.

Elle a l’éclat du diamant noir et la fraîcheur de l’aube, et la légèreté du vent.

Comme l’antilope volante elle bondit au-dessus des collines, et son talon clair dans l’air est un panache de grâce.

Genoux noirs devant les jambes de cuivre rouge, élan souple du sloughi aux chasses de la saison

Mouvement musique harmonie, que je vous chante de la voix d’or vert du dyâli[2] !

Ils m’ont dit sa bravoure d’amazone, sa langue de soie fine, la poseuse d’énigmes.

Je retins mon cœur au bord du ravissement. Les six mois furent longs à ma poitrine.

Jusqu’au jour où je confiai ma récade au Maître-des-Secrets : « Gueule du Lion et Sourire du Sage. »

Elle attendit trois six mois, battant mon impatience mais son impatience.

Et sa nourrice, noire comme la Grande-Prêtresse de Tanit, me remit deux écrins.

Et j’ouvris la gueule du lion avec la clef parfumée du sourire.

Et je souris au sourire du « Oui ! » striquant et modulant le cantique de joie :

«  O Roi de la Sagesse, tu es bien plus subtil que le serpent

« Mais lion qui fais face et debout quand on te charge, lycaon[3] qui dévores ta proie au galop.

« Tu es plus fort que l’arc bandé par l’Ethiopien ; ton odeur est forte à l’égal du lys

Que tu es beau lorsque tu danses ! Tu virevoltes comme le papillon

« Comme l’oiseau royal les ailes déployées, tu tournes lentement

« Lentement, non ! comme le possédé du Dieu qui le cherche à l’entour.

« Que tu es beau, soleil au zénith sur le silence sacré

« O mon Poète, ô qui danses penché sur les cordes hautes de ta kôra !

« De l’Abysse de sa sagesse, Nourrice qui m’a nourrie, m’apprenant à puiser d’un œil clair de guépard

« Car tu es splendide en l’aurore juvénile, et jasmin sauvage au matin sonore

« O mon Sage ô mon Poète, ô ! faisant danser tes doigts sur les cordes de ta kôra. »

 

III

 

Le jour promis, l’aurore en fête embaumant frais les arbres odorants

Les hérauts d’armes, sonneries haut levées, annoncèrent sa présence à trois mille pas

Quand sous les tentes rutilantes, la précédaient soixante-dix-sept éléphants, sombres avançant d’un pas pachyderme.

Et leurs cornacs, nattes fleuries d’or rouge, tenaient leurs longues gaules balancées en poussant de brefs cris rythmiques

Puis à pieds des guerriers plus noirs, nombreux serrés, leurs peaux de léopard en bandoulière.

Suivaient les présents de Saba

Apportés par soixante jeune hommes, soixante jeunes filles, cambrées et seins debout

Qui avançaient plus souriants que les nénuphars dessus le lac des Alizés

Et neuf forgerons marteau sur l’épaule, qui enseignaient les nombres primordiaux, tous nés du rythme du tam-tam.

Et d’autres présents que je tais : leur liste serait longue.

Tels étaient les desseins de Dieu, quand fiancée tu montais sur la Colline[4] sainte.

Je me souviens du soir de la soirée de mon festin

Quand doucement, comme un flamant prenant son vol, dans ta robe de boubou rose

Le cou frêle sous le cimier des nattes, des tresses constellées d’or blanc

Lentement tu levas ton buste, après moi avec moi à mon appel

Pour fermer l’Eventail des danses, dansant la danse du Printemps.

Froidure sécheresse hiver, adieu, la pluie répond à l’appel du printemps, et le printemps est pluie

Doucement lentement, une deux gouttes graves

Et c’est l’ébrouement qui bruit des nuages, des épaules ébranlées pour gagner

Le ventre vierge, et brise-mottes les pieds pilons battant la terre

Dans le temps que, tes lèvres ouvertes à peine, les bras nagent dans le torrent comme des lianes.



[1] In Léopold Sédar SENGHOR, Oeuvre poétique, collection Essais, Seuil, 1990 (poche)

[2] Mot d’origine mandingue. C’est un troubadour d’Afrique de l’Ouest, dans la zone soudano-sahélienne.

[3] En littérature de jeunesse, l’album « De la part de papa », de Toshi Yoshida (L’Ecole des loisirs) montre des lycaons en action…

[4] allusion probable à la Colline de Jérusalem, où se fit la rencontre de Salomon et de la reine.