Léopold Sédar Senghor

 

TEDDUNGAL[1]

(guimm[2] pour kôra[3])

 

Ecrit en 1954, le recueil Ethiopiques  doit son titre à l’Ethiopie, terre sacrée et source de la race nègre d’après certaines thèses anthropologiques. Les thèmes de l’œuvre de Senghor vont converger, à partir de cette époque autour de deux personnages : la reine de Saba et la femme aimée. De ce recueil, le poète écrit en 1968 : « Lorsque je relis ce texte aujourd’hui, , je m’étonne de la violence de mes propos ». De fait, l’extrait Teddungal est un chant guerrier que nous classerions avec nos catégories littéraires occidentales, parmi les textes épiques. Mais la fin du recueil célèbre l’amour de Senghor pour sa « princesse », la Normande Colette Hubert qui deviendra sa femme. Et il n’y a pas dans l’évocation de la reine Ethiopienne une once de racisme à rebours ! Une dimension capitale de l’œuvre de Senghor est son aspiration à l’universel, d’où son choix, d’ailleurs, d’écrire en français.  A propos de son « Elégie pour la reine de Saba », un poème important qui s’inspire explicitement du Cantique des cantiques, Senghor écrit : « J’ai voulu (…) célébrer le métissage biologique et culturel négro-sémitique. J’ai voulu, en même temps, que la reine de Saba symbolisât l’Afrique Noire, l’Amour et la Poésie ». Pour lui en effet, c’est « la Femme noire qui a réalisé le métissage et, partant, le miracle méditerranéen. »[4]

 

 

Sall! Je proclame ton nom Sall[5] ! du Fouta-Damga au Cap-Vert.

 

Le lac Baïdé faisait nos pieds plus frais, et maigres nous marchions par le Pays-haut du Dyêri.

Et soufflaient les passions une tornade fauve aux piquants des gommiers. Où la tendresse du vert au Printemps ?

Yeux et narines rompus par Vent d’Est, nos gorges comme des citernes sonnaient creux à l’appel immense de la poitrine. C’était grande pitié.

Nous marchions par le Dyêri au pas du bœuf-porteur – l’aile du cheval bleu est pour les maîtres de Saint-Louis – mais nos pieds dans la poussière des morts et nos têtes parées de nulle poudre d’or.

Or les scorpions furent de sable, les caméléons de toutes les couleurs. Or les rires des singes secouaient l’arbre des palabres, comme peau de panthère les embûches zébraient la nuit.

Mille embûches des puissants : chaque touffe d’herbes cache un ennemi.

 

Nous avons ceint nos reins, affermi les remparts de notre cœur, nous avons repoussé lances et roses.

Roses et roses les navettes qui tissaient lêlés et yêlas[6], exquis les éloges des vierges quand la terre est froide à minuit.

Et leur tête était d’or, la lune éclairait le poème à contre-jour.

Belle ô Khasonkée[7], parmi tes égales, ô grande libellule les ailes déployées et lentement virant au flanc de la colline de Bakel

Jusqu’à ce mouvement soudain qui te brisait le cou, comme une syncope à battre mon cœur.

Ton sourire était doux sous paupières déclives[8], et grondaient les tam-tams peints de couleurs furieuses.

Ah ! ce cœur de poète, ah ! ce cœur de femme et de lion, quelle douleur à le dompter.

Or nous avons marché tels de blancs initiés. Pour toute nourriture le lait clair, et pour toute parole la rumination du mot essentiel.

Et lorsque le temps fut venu, je tendis un cou dur gonflé de veines comme une pile[9] formidable.

C’était l’heure de la rosée, le premier chant du coq avait percé la brume, fait retourner les hommes de milices dans leur quatrième sommeil.

Les chiens jaunes n’avaient pas aboyé.

Et contre les portes de bronze je proférai le mot explosif teddungal !

Teddungal ngal du Fouta Damga au Cap-Vert. Ce fut un grand déchirement des apparences, et les hommes restitués à leur noblesse, les choses à leur vérité.

Vert et vert Wâlo et Fouta, pagne fleuri de lacs et de moissons.

De longs troupeaux coulaient, ruisseaux de lait dans la vallée.

Honneur au Fouta rédimé[10] ! Honneur au Royaume d’enfance !



[1] Honneur, en langue peuhle

[2] gimm vient d’un  mot sérère qui signifie chant, poème. C’est la traduction exacte du grec ôdé.

[3] Instrument de musique à cordes. Senghor attache une grande importance à la diction poétique, et pour lui elle est chant,  voire musique. Dans sa Postface à Ethiopiques : Comme les lamantins vont boire à la source, daté de  Strasbourg le 24 septembre 1954, il écrit : « La grande leçon que j’ai retenue de Marône, la poétesse de mon village est que la poésie est chant sinon musique – et ce n’est pas là un cliché littéraire. Le poème est comme une partition de jazz, dont l’exécution est aussi importante que le texte. D’un recueil à l’autre, cette idée s’est fortifiée en moi ; et lorsqu’en tête d’un poème, je donne une indication instrumentale, ce n’est pas simple formule. Le même poème peut donc être  récite – je ne dis pas déclamé – psalmodié ou chanté (…) Je persiste à penser que le poème n’est accompli que s’il se fait  chant, parole et musique en même temps. »

[4] Introduction écrite à l’aide de Joisiane Nespoulous-Neuville, Léopold Dédar Senghor, de la tradition à l’universalisme, Seuil, 1988.

[5] région du Sénégal ; ce poème est rempli de noms de lieux et de régions ; voir plus loin le « Pays-haut du Dyêri, plus loint Fouta-Damga, Wâle et Fouta,  la colline de Bakel, etc.

[6] chants d’amour

[7] nom d’un peuple du Sénégal

[8] baissées

[9] « pile » a ici le sens de « pilier »

[10] racheté