2. Le récit des trois enfants : une lecture religieuse.

 

Contexte : formation « fait religieux » pour deux groupes de PE2 le 15 juin 2006

 

 

La démarche précédente, si elle a été comprise, a été une lecture « anthropologique » (c’est-à-dire se donnant pour horizon le monde humain, exploré par les sciences dites humaines). Placée sous le signe de l’imaginaire, sous le triple patronage de Jung, Bachelard et Durand, la méthode nous a permis de récupérer beaucoup de détails de la légende, les plus « religieux » y compris, mais pour enrichir nos interprétations. Et nous avons fait, jusqu’ici l’économie de toute lecture théologique… discipline laïque oblige. L’oubli par méthode ne doit toutefois pas cautionner l’oubli par méconnaissance. Car la méconnaissance, celle des textes et des rites qui ont structuré notre culture judéo-chrétienne, tout autant que l’ignorance de la religion des « autres » (l’Islam pour l’essentiel) produisent aujourd’hui assez de problèmes dans le champ du politique et du social pour que la réponse provisoirement apportée par l’institution soit, justement, « un enseignement du fait religieux ». Sur sa portée et sur ses limites, voir le texte officiel et son commentaire par Régis Debray, qui fut, un temps, chargé de piloter cette délicate entreprise.

 

1.      Contes de fées et mythe.

 

Nous pourrions d’abord faire quelques distinctions terminologiques, en nous appuyant à nouveau sur de bons auteurs.

Bettelheim distingue le « contes de fées » et les mythes, tout en soulignant que les deux formes de récit sont fortement ancrées dans la culture patrimoniale, et délivrent l’un et l’autre un message existentiel. Mais là où le mythe le fait de façon directe et didactique, sans laisser au lecteur le choix de l’interprétation, le conte le fait indirectement, tout en douceur, et de ce fait d’une manière psychologiquement plus efficace :

« Le conte de fée ne nous aborde jamais aussi directement, ne nous dit jamais  tout à trac quel doit être notre choix. Au contraire, il aide l’enfant à développer son désir d’une conscience plus haute par le truchement de ce qui est impliqué dans l’histoire. Le conte de féés nous convainc par l’appel qu’il lance à notre imagination et par l’enchaînement séduisant des événements qu’il sollicite »

C’est donc bien la méthode qui diffère, davantage que le contenu. Et Bettelheim conclut son chapitre sur « le conte de fées et le mythe » en reprenant en termes psychanalytiques (c’est son rôle !) l’opposition des deux formes de récit :

« Les mythes mettent en scène des personnalités idéales qui agissent selon les exigences du surmoi, tandis que les contes de féées dépeignent une intégration du moi qui permet une satisfaction convenable des désirs du ça. Cette différence souligne le contraste entre le pessimisme pénétrant des mythes et l’optimisme fondamental des contes de fées ».

En traduisant cette analyse dans les catégories de l’imaginaire, on dira que le mythe est ducôt du régime diurne. Quant aux contes, ils relèvent de la meilleure part, la part nocturne, et elle ne leur sera pas enlevée !

 

2. Contes de fées, légende et histoire

 

La plus grande partie des ouvrages de notre collection relève de ce fait du conte, en particulier les récits enjolivés qui évoquent un Nicolas « pernoëlisé », traversant les forêts enneigées au clair de lune, familier des hiboux, des écureuils, des souris et des ours (Scheidl) et des loirs (Schmid). Le très beau récit de Grosz commence par la formule : « Il était une fois »…

Mais les 4 histoires qui nous ont plus retenu portent des titres qui forcent à creuser la problématique. Reprenons-les :

-  La véritable histoire de Saint Nicolas (Pion )

-  Le même titre pour une autre version (Gontier)

-  L’histoire de Saint Nicolas et du Père Fouettard (Debeire)

-  La Légende de Saint Nicolas (Baudroux)

La simple comparaison des titres fait apparaître un dénominateur commun : l’historicité. Contrairement au conte et au mythe, qui se déploient dans l’intemporalité, voilà donc des récits qui d’une certaine façon nous disent : « c’est arrivé ! ». Le mot « légende » (du latin « légenda », textes qu’il faut lire) évoque d’abord une histoire vraie. Et l’adjectif « véritable » auquel tiennent deux auteurs différents insiste bien sur cette véracité, même si volontairement ils laissent dans l’ambiguïté l’objet de cette vérité : celle des faits (un miracle) ou seulement celle des sources (les textes les plus dignes de foi, ou les plus exhaustifs). L’album de Pion commence ainsi : « Au temps où la Turquie s’appelait Cappadoce vivait dans la ville de Myre le bon évêque Saint Nicolas ». D’où la présence, en fin d’album, d’une partie documentaire, qui confronte le texte de la légende avec divers fragments collectés selon les méthodes de la critique historique. Il faudra cependant, à mon avis, un grand professionnalisme à l’enseignant pour que la part soit bien faite entre le conte, la légende hagiographique, et l’objectivité historique.

Toujours focalisé par son interprétation psychanalytique, Bettelheim soulève le problème au passage, mais sans l’aborder de front. Il voit bien que beaucoup de contes de Grimm, par exemple, développent des thématiques religieuses. Par exemple L’Enfant de Marie, tombé dans l’oubli justement à cause, peut-être, de la prégnance de cette symbolique religieuse, qui le rend aujourd’hui illisible pour la plupart des lecteurs. Mais aussi Les sept corbeaux, qui évoque un rite baptismal, et ce conte est plus connu. Et Bettelheim fait encore remarquer au passage que les contes des « Mille et une nuits sont  plein de références à la religion islamique ».

Je pense quant à moi que l’interprétation théologique, s’agissant de Saint Nicolas, mérite aussi tout notre intérêt, surtout aujourd’hui. Il serait tout de même dommage que notre formation au fait religieux se limite pour l’essentiel à la connaissance de l’Islam, même s’il faut se réjouir des cours très savants dont nous avons bénéficié !

 

3. La portée théologique de l’histoire des trois petits enfants.

 

L’entrée du saint dans la scène religieuse se fait en deux temps : il ramène à l’Eglise des premiers siècles (270-329), mais son culte ne se répand en Occident qu’à partir du haut Moyen-Age (1087, Bari, en Italie du Sud, puis plus tard en Lorraine, vers le milieu du 13°siècle ; la construction de la basilique de Saint-Nicolas-du-Port est encore plus tardive, remontant à la fin du XV°siècle et à la première moitié du XVI°)

 

Nicolas est un évêque élu par le peuple, comme ce fut le cas dans les premiers temps de l’Eglise, et il accomplit son ministère à Myre, une cité qui serait à localiser aujourd’hui dans l’actuelle Turquie. Cette région est le berceau de la foi chrétienne, et deux siècles auparavant les habitants de plusieurs villes de la région furent destinataires des lettres de l’apôtre Paul (les épitres) qui compte parmi les grands textes fondateurs du christianisme. Un évêque (dont le nom grec, episcopos, évoque une sorte de superviseur) est un guide spirituel. Mais bien davantage, et c’est là une différence fondamentale avec l’Islam, l’évêque comme le prêtre, mais à un degré plus fort, a fonction performative. Il rend effectif, par le truchement de rites eux aussi performatifs, appelés sacrements, pour les membres de la communauté dont il a la charge, ce que le Christ, dont il est le représentant, a accompli une fois pour toutes. Cette fonction performative fait de l’évêque l’administrateur en chef des « sacrements », et à la différence du prêtre qui a lui aussi cette fonction, l’évêque est celui qui a pouvoir de les administrer tous.

 

L’histoire des trois enfants : un rituel baptismal…

 

En quoi ces considérations un peu techniques éclairent-elles la lecture de l’épisode des trois enfants ? C’est sans doute du premier des sacrements qu’il s’agit : le baptême. Il y a pour cette interprétation convergence d’indices. Par le baptême, le néophyte passe de l’emprise du démon à celle du Dieu trinitaire (Père, Fils et Esprit), et donc de la mort à la vie. Cette présence du Dieu trinitaire peut être manifestée par le geste de Saint Nicolas, qui pour sauver les enfants étend les trois doigts. Leurs paroles sont des phrases rituelles qui évoquent bien cette seconde naissance :

 Le premier dit :

« J’ai bien dormi ! »

Le second dit :

« Et moi aussi ! »

Et le troisième répond :

« Je croyais être au paradis ».

Bien entendu, les PE2 qui ont évoqué la Résurrection plutôt que le baptême avaient raison aussi. Le baptême (rite très ancien, déjà pratiqué par le judaïsme) est précisément le sacrement qui fait bénéficier le croyant du salut rendu effectif par le  Réssuscité.

L’anecdote du saloir corrobore l’interprétation. En effet, il semble que dès les tous premiers temps, on soit passé du baptême des adultes (Jésus lui-même est baptisé par Jean dit le Baptiste) à celui  des jeunes enfants, voire des bébés. Vu l’importante mortalité infantile, il importait de les sauver dès leur plus jeune âge. Mais le rite de l’aspersion d’eau lustrale, encore central aujourd’hui, (après l’immersion complète des tous premiers temps !) impliquait d’autres matières rituelles : l’huile et précisément, aussi, le sel. L’iconographie atteste elle aussi cette interprétation. Le saloir ressemble parfois à s’y méprendre à un baptistère, et c’est le cas, notamment, d’une fresque de l’église de Hunawihr (la résurrection des trois enfants), qui présente tout un ensemble de peintures reprenant la vie du saint.

 

Mais ce récit n’est activé… que près de 1000 ans après la vie de son principal acteur. Et il s’agit d’un récit plus ou moins bricolé, arbitrairement choisi dans une nébuleuse d’histoires qui sont colportées depuis des siècles autour de ce saint décidément mystérieux… et qui aurait fait bonne figure dans une fantaisie comme le Da Vinci Code ! Pion cite une autre histoire, moins connue mais assez croustillante. Les trois enfants auraient été trois jeunes filles que le saint aurait sauvées… de la prostitution en versant des espèces sonnantes et trébuchantes, qui auraient atterri… dans le bas de l’une des filles, opportunément mis à sécher sur une fil devant le feu !

On notera que la version qui nous a retenus n’est pas dans La légende dorée, de Jacques deVoragine, célèbre ouvrage du XIII° siècle, racontant la vie des saints. Elle ne correspond pas non plus aux scènes évoquées au-dessus du portail Saint Nicolas de la collégiale de Colmar…

Pourquoi les théologiens et les pasteurs du Moyen-Age relancent-ils l’histoire de Nicolas ? Pour des raisons sans doute politiques et apologétiques. Les Croisades à cette époque ont joué leur rôle. L’évêque de Myre vient de l’univers « arabo-musulman », très mal connu des Occidentaux. C’est un monde de très haute culture, qui a fasciné les Croisés. Ceux qui avaient la chance de revenir de l’aventure rapportaient des récits extraordinaires.

 

Le plus beau cadeau du bon saint sera, décidément, le rêve…

 

Bibliographie

 

DE VORAGINE (Jacques), La Légende dorée, 1288, traduit du latin en 1910 par Teodor de Wyzewa, Paris, Librairie Perrin et Cie, téléchargeable par le serveur Gallica de la Bibliothèque nationale de France.

 

BOESPFLUG (François), Caricaturer Dieu ? 2006, Bayard

 

DEBRAY (Régis), L’enseignement du fait religieux dans l’école laïque, Odile Jacob et Scéren, 2002

 

Du même auteur : Vie et mort de l’image (Gallimard, 1992), Dieu, un itinéraire (Odile Jacob, 2001) et le Feu sacré (Fayard, 2003)

 

SESBOUE (Bernard), Croire, Invitation à la foi catholique pour les femmes et les hommes du XXI°siècle, Droguet et Ardant, 1999

 

BETTELHEIM (Bruno), Psychanalyse des contes de fées, Robert Laffont, coll. Pluriel, 1976

 

L’analyse de Bettelheim, à propos des Sept corbeaux, corrobore notre hypothèse à propos du récit des trois enfants. En voici un extrait :

 

Dans l’histoire des frères Grimm, Les sept corbeaux, sept frères vont puiser de l’eau dans une cruche pour le baptême de leur petite sœur. Ils perdent la cruche, et sont transformés en corbeaux. La cérémonie du baptême annonce le début d’une existence chrétienne. On peut considérer que les sept frères représentent ce qui a dû disparaître pour laisser la place à la chrétienté. S’il en est ainsi, ils  symbolisent le monde païen, préchrétien, où les sept planètes représentaient le dieux du ciel. La petite fille qui vient de naître est alors la nouvelle religion qui ne peut se propager que si les anciennes croyances ne gênent pas du tout son développement. La chrétienté (la sœur) ayant vu le jour, les frères qui représentent le paganisme, sont relégués dans l’ombre (…) La nouvelle religion, le christianisme, peut libérer même ceux qui se sont attardés dans le paganisme. » (note de la page 29, Introduction).